On rapporte qu’au cours de cette année, Yazīd ibn Shajara mena une expédition en mer(1), tandis qu’‘Iyād ibn al-Hārith dirigea celle sur terre. Cette année-là, Mu‘āwiya accomplit la ‘umra au mois de Rajab, et c’est al-Walīd ibn ‘Utba ibn Abī Sufyān qui conduisit le pèlerinage.
La même année, Mu‘āwiya confia le gouvernement du Khurāsān à Sa‘īd ibn ‘Uthmān, révoquant ‘Ubayd Allāh ibn Ziyād. Sa‘īd s’y rendit et affronta les Turcs près du Sughd de Samarcande, où il en tua un grand nombre. Plusieurs hommes trouvèrent le martyre à ses côtés, et l’on rapporte que Qutham ibn al-‘Abbās ibn ‘Abd al-Muttalib figurait parmi eux.
Ibn Jarīr rapporte que Sa‘īd ibn ‘Uthmān ibn ‘Affān demanda à Mu‘āwiya de le nommer à la tête du Khurāsān. Mu‘āwiya répondit : « ‘Ubayd Allāh ibn Ziyād s’y trouve déjà. » Sa‘īd rétorqua : « Mon père t’a soutenu et élevé, jusqu’à ce que tu parviennes à un rang inégalable ; tu n’as pas su lui montrer ta gratitude ni récompenser ses bienfaits. Tu as même préféré cet homme à moi – voulant parler de Yazīd ibn Mu‘āwiya – et tu lui as prêté allégeance. Par Dieu, je suis meilleur que lui par mon père, ma mère et ma personne ! » Mu‘āwiya dit alors : « Je reconnais la dette que j’ai envers ton père, et pour le remercier, j’ai recherché son sang (son meurtrier) sans abandonner. Je ne blâme donc pas mes efforts en ce sens. Quant à la supériorité de ton père sur le sien, il est vrai que ton père m’est supérieur et qu’il est plus proche du Messager de Dieu (ﷺ). Pour ce qui est de la supériorité de ta mère sur la sienne, une femme de Quraysh est effectivement plus noble qu’une femme de Kalb. Cependant, quant à ta supériorité sur Yazīd, par Dieu, je ne souhaiterais pas que la Ghūṭa fût emplie d’hommes semblables à toi : Yazīd me paraît préférable à eux et plus cher à mes yeux. »
Yazīd s’adressa alors à Mu‘āwiya : « Ô Commandeur des Croyants, il est ton cousin. C’est donc à toi de régler son affaire. Il te reproche d’agir en ma faveur, alors satisfais-le. » Ainsi, Mu‘āwiya le nomma à la tête de la campagne du Khurāsān. Sa‘īd se rendit à Samarcande, où les gens du Sughd parmi les Turcs l’affrontèrent ; il les vainquit et les assiégea dans leur cité. Ils conclurent la paix en lui livrant cinquante jeunes garçons issus de leurs grandes familles comme otages. Sa‘īd s’installa à Tirmidh et ne respecta pas son engagement : il emmena les otages à Médine(2).
Cette même année, Mu‘āwiya invita la population à prêter allégeance à son fils, Yazīd, pour qu’il soit désigné comme son successeur à sa mort. Il avait déjà envisagé cela de son vivant, alors que al-Mughīra ibn Shu‘ba était encore en poste. Ibn Jarīr(3) rapporte par l’intermédiaire d’al-Sha‘bī qu’al-Mughīra avait demandé à Mu‘āwiya de le relever de son commandement sur Kūfa, ce qu’il obtint en raison de sa vieillesse et de sa faiblesse. Mu‘āwiya envisageait alors de confier cet émirat à Sa‘īd ibn al-‘Ās ; en l’apprenant, al-Mughīra regretta sa décision et alla trouver Yazīd ibn Mu‘āwiya pour lui conseiller de demander à son père de le désigner comme héritier. Quand Yazīd transmit cette requête à son père, celui-ci demanda : « Qui t’en a parlé ? » Yazīd répondit : « C’est al-Mughīra. » Mu‘āwiya apprécia l’habileté d’al-Mughīra, le renvoya à la tête de Kūfa et l’exhorta à préparer les esprits à la succession de Yazīd. Il consulta aussi Ziyād, qui désapprouva le projet, sachant à quel point Yazīd s’adonnait aux distractions et aux plaisirs.