Héraclius dit : « As-tu rencontré ton cousin Jabala ? » Il répondit : « Non. » Alors Héraclius reprit : « Va donc le voir. » Il raconta ensuite s’être réuni avec Jabala et décrivit tout ce dont celui-ci jouissait : la félicité, le contentement, l’abondance dans ses vêtements, sa literie, son siège, ses parfums et ses servantes. Il était entouré de belles domestiques et de chanteuses, ayant à sa disposition les meilleurs mets et boissons, vivant dans la joie et résidant dans une demeure dont il avait fait le substitut de la « Demeure de la Paix » (1). Il raconta aussi qu’il l’avait invité à embrasser l’islam et à revenir en Syrie.
Jabala objecta : « Après tout ce que j’ai fait en reniant (l’islam) ? » Il répondit : « Oui, car Al-Ach‘ath ibn Qays a bien apostasié et nous a même combattus l’épée à la main. Puis, quand il est revenu à la vérité, ils l’ont accepté et le Véridique (Abou Bakr) l’a marié à sa propre sœur, Umm Farwa. » Jabala cependant refusa de donner suite et se laissa distraire par la nourriture et les boissons. Il lui offrit du vin, mais Jabala refusa sa proposition ; Jabala lui-même but suffisamment de vin pour s’enivrer, puis il ordonna à ses servantes chanteuses de le divertir. Elles jouèrent des luths sur des vers de Hassan (ibn Thabit), où il faisait l’éloge des Banou Ghassan, et qui célébrait le père de Jabala, ce notable dont on faisait grand cas :
« Qu’Allah récompense à leur juste valeur la compagnie avec qui j’ai bu
Un jour à Jilliq (Damas) dans ces temps reculés !
Fils de Jafna, groupés autour de la tombe de leur père,
La tombe du fils de Marya, ce noble bienfaiteur !
Ils abreuvent quiconque arrive à leur domaine, près de la rivière Breda,
Où l’on mêle le vin pur au nectar limpide.
Au visage clair, à la noble ascendance,
Ils portent la tête haute, issus d’une lignée éminente.
On les visite sans que leurs chiens n’aboient,
Et jamais ils ne questionnent l’étranger qui arrive chez eux ! » (2)
Jabala fut impressionné par leurs chants et déclara : « Voilà les vers de Hassan ibn Thabit al-Ansâri en notre honneur et au sujet de notre royauté. » Puis il me demanda : « Qu’est devenu Hassan ? » Je lui ai répondu : « Je l’ai laissé vieux et aveugle. » Il s’adressa alors à ses servantes : « Redoublez mes délices ! » Elles entonnèrent de nouveau des vers de Hassan :
« À qui donc appartient la demeure désertée de Ma‘ân,
Entre le haut Yarmouk et As-Sammân,
Puis les petits villages de Balâs, Dâraya, Sakkâ’ et les palais tout proches,
Jusqu’au domaine de Jâsim, s’étendant au pré de Dhi-Sufr,
Lieu jadis habité par des tribus et des montures rapides ?
C’était la demeure du Sublime après tant de splendeur,
Et de rois dont la puissance reposait sur des fondements grandioses.
Les bénédictions du Messie étaient invoquées en ce couvent,
Par la prière des prêtres et des moines.
Telle fut la résidence des fils de Jafna dans les temps anciens :
La succession des époques l’a confirmé comme un droit inaltérable.
C’est là que j’ai vu la vérité établie,
Où, grâce au monarque, j’occupais un siège et une place d’honneur.
Puisse leur mère les pleurer ainsi qu’ils me pleurent,
Le jour où ils résidèrent auprès de Hârith du Gawlan !
Et Pâques approchant, les servantes discernaient
À la hâte les colliers de corail. » (3)