Ali dit : « Prends tes dattes et donne-lui un dirham, car elle n’a aucun moyen (de subsistance). » Il lui tendit donc le dirham. Je dis alors : « Sais-tu qui c’est ? » Il répondit : « Non. » Je lui dis : « C’est Ali ibn Abi Tâlib, le Commandeur des croyants. » L’homme reversa aussitôt ses dattes et lui donna son dirham (1).
Puis l’homme dit : « J’aimerais que tu sois satisfait de moi, ô Commandeur des croyants. » Ali répondit : « Comment ne le serais-je pas si tu rends aux gens ce qui leur est dû ? » Après cela, il passa auprès des vendeurs de dattes en disant : « Ô vendeurs de dattes, donnez de vos provisions aux indigents pour que vos gains soient bénis (2). »
Il poursuivit son chemin accompagné des musulmans jusqu’à arriver chez les marchands de poisson et leur dit : « Qu’on ne vende pas de poisson flotté (mort) sur notre marché. » Puis il se rendit à la maison de Furât — un marché de vêtements — et s’adressa à un vieil homme en disant : « Ô vieil homme, vends-moi une chemise pour trois dirhams d’une manière convenable. » Mais, dès que le vieil homme l’eut reconnu, il ne voulut rien lui vendre. Ali s’adressa alors à un autre, qui refusa également, dès qu’il l’eut reconnu. Il finit par s’adresser à un jeune garçon qui lui vendit une chemise pour trois dirhams, qu’il acheta et enfila (3), et dont les manches et la longueur allaient des poignets aux chevilles.
En la revêtant, Ali loua Dieu en disant : « Louange à Dieu qui m’a accordé cet habit qui me permet de paraître convenable devant les gens et de couvrir ma nudité. » On lui demanda : « Ô Commandeur des croyants, est-ce une parole que tu as inventée ou bien l’as-tu entendue du Messager de Dieu (ﷺ) ? » Il répondit : « Non ! C’est bien quelque chose que j’ai entendu dire par le Messager de Dieu (ﷺ) en portant un nouveau vêtement. »
Le père du jeune vendeur vint alors. On lui dit : « Ô Untel, aujourd’hui, ton fils a vendu une chemise pour trois dirhams au Commandeur des croyants. » Il s’exclama : « Pourquoi ne lui as-tu pas pris seulement deux dirhams ? » Il reprit donc un dirham et se rendit auprès du Commandeur des croyants, qui était assis avec d’autres musulmans devant l’aire (ar-Rahba). Il lui dit : « Tiens, prends ce dirham. » Ali demanda : « Pourquoi ce dirham ? » L’homme expliqua : « Le prix de la chemise n’était en réalité que de deux dirhams. » Ali répliqua : « Il m’a vendu mon contentement et il a obtenu le sien. »
D’après ‘Amr ibn Shumayr (5), qui le tenait de Jâbir al-Ju‘fî, lui-même le tenant de ash-Sha‘bî : Ali ibn Abi Tâlib retrouva un jour son armure chez un homme chrétien et l’emmena devant le juge Shurayh pour régler le différend. Ali s’assit alors à côté de Shurayh et dit : « Ô Shurayh, si mon adversaire était musulman, je ne me serais pas assis à part ; mais il est chrétien, et le Messager de Dieu (ﷺ) a dit : “Si vous vous trouvez sur leur chemin, forcez-les sur sa partie la plus étroite et rabaissez-les comme Dieu les a rabaissés, tout en vous gardant de l’injustice.” » Ali poursuivit : « Cette armure est la mienne, je ne l’ai ni vendue ni donnée. »
Shurayh demanda alors au chrétien : « Qu’as-tu à dire sur la déclaration du Commandeur des croyants ? » Le chrétien répondit : « Cette armure est la mienne, et je ne considère pas le Commandeur des croyants comme un menteur. » Shurayh se tourna alors vers Ali et lui demanda : « Ô Commandeur des croyants, peux-tu en apporter la preuve ? » Ali se mit à rire et répondit : « Shurayh a raison, je n’ai aucune preuve. » Shurayh attribua donc l’armure au chrétien.
Celui-ci prit l’armure et partit, puis fit quelques pas et revint pour dire : « Pour ma part, je témoigne que cela relève bien des jugements propres aux prophètes : le Commandeur des croyants me mène devant son juge, et pourtant ce juge statue contre lui ! Je témoigne qu’il n’y a de dieu que Dieu et que Muhammad est Son serviteur et Son messager. Par Dieu, cette armure est bel et bien la tienne, ô Commandeur des croyants. Je te suivais lorsque tu partais pour Siffîn, et elle est tombée de ton chameau gris. » Ali lui répondit alors : « Eh bien… »