La personne chargée de l’impôt (kharaj) lui servit un repas et lui fit boire une boisson à base de miel, dont il mourut. Lorsque la nouvelle parvint à Muʿawiya, à ʿAmr et aux habitants du Shâm, ils s’exclamèrent : « Dieu possède vraiment des armées de miel. » Ibn Jarîr mentionne dans son « Histoire » (1) que Muʿawiya avait donné pour consigne à cet homme de ruser afin de tuer al-Ashʿtar (2), lui promettant en contrepartie certaines faveurs, et qu’il avait effectivement agi ainsi. Cela reste toutefois sujet à discussion. Mais s’il s’avérait exact, Muʿawiya considérait que tuer al-Ashʿtar était permis, car il faisait partie de ceux qui avaient participé au meurtre de ʿUthmân (– qu'Allah soit satisfait de lui –). L’essentiel est que Muʿawiya et les gens du Shâm se réjouirent grandement de la mort d’al-Ashʿtar al-Nakhaʿî (3).
Lorsque la nouvelle parvint à ʿAlî, celui-ci regretta la bravoure et l’utilité d’al-Ashʿtar. Il écrivit alors à Muḥammad ibn Abî Bakr pour qu’il s’installe et se maintienne en Égypte. Cependant, le courage de Muḥammad s’en trouva affaibli par les dissensions internes que lui suscitait le parti pro-ʿUthmân dans cette région dévastée (4), d’autant que l’influence de ce groupe s’était accrue depuis le retour de ʿAlî de Ṣiffîn, à l’époque où se produisit ensuite l’arbitrage (taḥkîm) et où les gens du Shâm, sitôt l’arbitrage de Dūmat al-Jandal terminé (5), proclamèrent Muʿawiya calife, rendant leur pouvoir très solide.
C’est alors que Muʿawiya réunit ses commandants : ʿAmr ibn al-ʿĀṣ, Sharḥabîl ibn al-Simaṭ, [Ḥabīb ibn Maslama], ʿAbd al-Raḥmān ibn Khâlid ibn al-Walîd, al-Ḍaḥḥâk ibn Qays, Busr ibn Abî Arṭâh, Abû l-Aʿwar al-Sulamî, Ḥamza ibn Sinân al-Hamdânî et d’autres. Il les consulta sur la marche à entreprendre vers l’Égypte. Tous approuvèrent, en déclarant : « Partez où bon vous semble, nous vous suivons. » Muʿawiya désigna ensuite ʿAmr ibn al-ʿĀṣ pour gouverner l’Égypte au cas où il la conquérirait, provoquant la joie de ʿAmr.
Puis ʿAmr déclara à Muʿawiya : « Mon avis est que vous envoyiez là-bas une troupe sous le commandement d’un homme de confiance qui s’y connaisse en matière de guerre (7). Là-bas se trouve en effet un groupe de gens favorables à ʿUthmân susceptibles de nous aider à combattre nos opposants. » Muʿawiya répliqua : « Pour ma part, je souhaite d’abord écrire à nos partisans sur place afin de les informer de l’approche de l’armée (8), puis adresser un courrier à nos adversaires dans lequel nous les appellerons à la réconciliation. » (9)
S’adressant à ʿAmr ibn al-ʿĀṣ, Muʿawiya poursuivit : « Ô ʿAmr, tu es un homme à qui la hâte a porté chance, tandis que moi, c’est dans la circonspection que j’ai reçu bénédiction. » ʿAmr répondit : « Agis selon ce que Dieu t’inspire, car, par Dieu, l’issue de ton différend avec eux ne saurait être autre qu’une guerre acharnée. »
À ce moment-là, Muʿawiya écrivit à Maslama ibn Mukhallad al-Anṣârî et à Muʿawiya ibn Khudayj al-Sakûnî – tous deux chefs du parti pro-ʿUthmân en Égypte, n’ayant ni prêté allégeance à ʿAlî ni obéi aux directives de ses gouverneurs en Égypte, et à la tête d’environ dix mille hommes – pour les informer de l’arrivée imminente de l’armée. Il envoya cette lettre par l’intermédiaire d’un affranchi nommé Subayʿ. Lorsque le pli parvint à Maslama