Je me rendis auprès d’Abū Wāʾil, dans la mosquée de son peuple, pour l’interroger au sujet des gens qu’ʿAlî avait tués à Nahrawān : à quoi avaient-ils répondu favorablement, pour quelles raisons l’avaient-ils quitté et pour quelle raison jugea-t-il licite de les combattre ? Il dit :
« Nous étions à Ṣiffīn. Lorsque le combat devint particulièrement intense contre les gens du Shām, ceux-ci se réfugièrent sur une colline. ʿAmr ibn al-ʿĀṣ dit alors à Muʿāwiya : “Envoie à ʿAlî un exemplaire du Coran et appelle-le à se référer au Livre de Dieu, car il ne refusera pas l’appel au Livre de Dieu.” Un homme vint [de leur côté] et déclara : “Entre nous et vous se trouve le Livre de Dieu : « N’as-tu pas vu ceux à qui fut donnée une part du Livre ? Ils sont conviés au Livre de Dieu pour qu’il arbitre entre eux, puis un groupe d’entre eux s’en détourne, refusant [de s’y conformer] » (Coran 3 : 23).” ʿAlî répondit : “Oui ! Je suis le premier à m’y conformer ; entre nous et vous, s’applique le Livre de Dieu.”
Puis il ajouta : “Les Khawârij vinrent alors nous rejoindre — nous les appelions ce jour-là les ‘lecteurs’ (al-qurrāʾ) — l’épée sur l’épaule. Ils dirent : ‘Ô Commandeur des Croyants, pourquoi attendons-nous ces gens qui sont sur la colline ? Ne devrions-nous pas marcher contre eux l’épée à la main, afin que Dieu tranche entre nous et eux ?’ Alors Sahl ibn Ḥunayf prit la parole : ‘Ô gens, interrogez-vous vous-mêmes ! Je me souviens de ce qui s’est passé le jour de l’Hudaybiya — c’est-à-dire (1) le traité qui fut conclu entre le Messager de Dieu et les polythéistes — et si nous avions vu qu’il fallait combattre alors, nous nous serions battus. C’est alors que ʿUmar se rendit auprès du Messager de Dieu et dit : “Ô Messager de Dieu, ne sommes-nous pas dans la vérité et eux dans l’erreur ?” [Le Prophète répondit : “Oui”, et le hadith se poursuit comme déjà mentionné en son lieu.]’ ”
[On rapporte que] les gens du Shām élevèrent alors des exemplaires du Coran (2). Voyant cela, les Irakiens dirent : “Nous répondons à l’appel du Livre de Dieu et nous revenons à lui.” Abū Mikhnaf (3) relate : « ʿAbd al-Raḥmān ibn Jundab al-Azdī m’a rapporté, d’après son père, qu’ʿAlî déclara : “Ô serviteurs de Dieu, poursuivez votre juste cause et combattez votre ennemi ! En effet, Muʿāwiya, ʿAmr ibn al-ʿĀṣ, Ibn Abī Muʿayṭ, Ḥabīb ibn Maslama, Ibn Abī Sarḥ et al-Ḍaḥḥāk ibn Qays ne sont pas des gens de religion ou de Coran ; je les connais mieux que vous : je les ai côtoyés enfants, puis adultes ; ils furent les pires enfants et les pires adultes. Malheur à vous ! Par Dieu, s’ils ont levé le Coran, ce n’est ni pour le lire ni pour appliquer ses préceptes, mais seulement par ruse, par tromperie et par stratagème [pour vous affaiblir, briser votre élan au combat ; il ne leur reste qu’à fuir et à être vaincus sous votre victoire].” »
Ils lui dirent : “Nous ne saurions refuser l’invitation au Livre de Dieu lorsque l’on nous y convie.” ʿAlî leur répondit : “C’est précisément pour qu’ils se soumettent au Livre que je les combats. Ils ont désobéi à Dieu dans ce qu’Il leur a ordonné, ils ont rompu Son pacte, rejeté [Son ordre] et Son Livre.” Alors Masʿar ibn Fadakī al-Tamīmī, Zayd ibn Ḥuṣayn al-Ṭāʾī puis al-Sabaʾī — et avec eux un groupe de ‘lecteurs’ qui, plus tard, devinrent des Khawârij — dirent : “Ô ʿAlî, réponds à la Parole de Dieu puisqu’on t’y appelle. Sinon, nous te livrerons entièrement aux mains de ces gens, ou nous ferons de toi ce que nous avons fait à Ibn ʿAffân : il nous a dominés pour qu’on applique [une lecture du] Livre de Dieu, alors nous l’avons tué. Par Dieu, tu le feras ou nous l’accomplirons contre toi.”
ʿAlî déclara : “Retenez bien que je vous mets en garde et gardez en mémoire vos propos. Quant à moi, si vous m’obéissez, alors combattez ! Sinon, faites ce que vous jugerez bon.” Ils répondirent : “Envoie quelqu’un chercher al-Ashṭar pour qu’il revienne vers toi et cesse le combat.” ʿAlî lui envoya donc l’ordre de cesser le combat et de revenir.”