Il lui conseilla alors de céder car cela eût été préférable, mais Ibn Budayl refusa. Il se lança donc contre Muʿawiya. Lorsqu’il parvint à sa hauteur, il le trouva debout, face à ses compagnons, tenant deux épées à la main et entouré de bataillons semblables à des montagnes. Quand Ibn Budayl s’approcha, un groupe fondit sur lui, le tua et jeta son corps à terre, si bien que ses hommes prirent la fuite en déroute, la plupart étant blessés. Après leur débandade, Muʿawiya s’adressa aux siens et leur dit : « Regardez donc qui est leur émir. » Ses hommes s’approchèrent de lui sans le reconnaître, puis Muʿawiya s’avança et découvrit qu’il s’agissait d’Abd Allâh ibn Budayl.
Muʿawiya déclara : « C’est, par Dieu, comme l’a dit le poète Hâtim at-Ṭâʾî : (mètre at-ṭawîl)
“C’est l’ami de la guerre qui, quand la guerre le mord, la mord à son tour,
Et si, un jour, la guerre relève ses pans contre lui, il se redresse de même.
Il protège quand la mort s’approche à sa rencontre :
Ainsi agit le lion soucieux de ses petits quand il commande.
Tel un lion intrépide qui défend son domaine,
La mort l’atteignit de sa flèche, et il s’écroula.” »
Par la suite, al-Ashtar an-Nakhaʿî, avec ceux qui s’étaient ressaisis après la déroute, mena une nouvelle charge. Il l’exécuta avec détermination, au point de traverser les cinq rangs de guerriers qui s’étaient mutuellement promis [et engagés] de combattre jusqu’à la mort sans fuir, postés autour de Muʿawiya. Al-Ashtar en perça quatre rangs, si bien qu’il ne resta plus qu’un seul rang entre lui et Muʿawiya. Il raconte : « Je vis alors un spectacle effrayant et faillis prendre la fuite. Seul me retint un vers d’Ibn al-Iṭnâba – c’était sa mère, issue des Banû Bilqayn, laquelle l’accompagnait et appartenait aux Anṣâr, à l’époque antéislamique –, et ce vers disait (mètre al-wâfir) :
“Ma chasteté me l’ordonne, tout comme ma bravoure
Et mon audace face au héros furieux ;
Le fait de donner ce qui m’appartient en temps de détresse,
Et de frapper le sommet de la tête de l’homme généreux.
À chaque fois que mon cœur se contracte, je me dis :
‘Tiens-toi ferme : tu seras loué ou tu t’apaiseras.’”
« C’est cela, dit-il, qui m’a affermi dans cette situation. »
Fait surprenant, Ibn Dīzayl rapporte dans son livre que les Irakiens menèrent une unique charge si puissante qu’ils enfoncèrent les rangs des Syriens les uns après les autres, jusqu’à atteindre Muʿawiya. Ce dernier appela alors son cheval pour fuir. Muʿawiya raconta : « Quand je posai le pied à l’étrier, je récitai ces vers dʿAmr ibn al-Iṭnâba :
“Ma chasteté me l’ordonne, tout comme ma bravoure,
Et de récolter les louanges au juste prix ;
De donner mon bien dans l’adversité,
Et de frapper le sommet de la tête du héros furieux.””