C’est ainsi que celle qui fut blessée en cherchant à le protéger de sa main, eut les doigts tranchés en même temps qu’une partie de la paume. On apporta ensuite ces morceaux à Muʿawiya en Syrie, qui plaça la chemise sur le minbar (la chaire) pour que les gens la voient. Il suspendit également les doigts dans la manche du vêtement et appela le peuple à venger ce meurtre, son sang et son auteur. Les gens se mirent alors à pleurer autour du minbar, et l’on soulevait tantôt la chemise, tantôt on la reposait, tandis que les gens s’affligeaient autour d’elle durant une année entière. Ils s’encourageaient les uns les autres à prendre sa revanche, et la plupart des hommes s’abstinrent de leurs épouses cette année-là.
Muʿawiya se leva parmi les gens, accompagné d’un groupe de Compagnons, et incita la foule à exiger réparation pour le sang dʾUthmân, de la part de ceux qui l’avaient tué parmi ces « kharijites ». Il y avait parmi eux ʿUbâda ibn aṣ-Ṣâmit, Abû ad-Dardâʾ, Abû Umâma, ʿAmr ibn ʿAbasa, ainsi que d’autres Compagnons ; et, parmi les Tâbiʿîn, on comptait Shurayk ibn Ḥubâsha, Abû Muslim al-Khawlânî, ʿAbd ar-Raḥmân ibn Ghanm et d’autres encore.
Lorsque le califat de ʿAlî fut solidement établi, Ṭalḥa, az-Zubayr et les notables des Compagnons entrèrent auprès de lui, lui demandant de faire appliquer les peines légales et d’obtenir justice pour le sang dʾUthmân. Il s’excusa, arguant que ces gens disposaient d’appuis et de renforts, et qu’il ne pouvait agir ce jour-là. Az-Zubayr demanda alors à être nommé gouverneur de Kûfa afin de ramener des troupes, tandis que Ṭalḥa sollicitait le gouvernement de Baṣra pour en faire de même, afin qu’avec leurs forces, on vînt à bout du pouvoir de ces kharijites et de certains Bédouins ignorants qui participèrent au meurtre dʾUthmân. ʿAlî leur dit : « Attendez que j’examine cette affaire. »
Mughîra ibn Shuʿba vint alors le voir et lui dit : « Selon moi, tu dois maintenir tes gouverneurs là où ils sont ; si leur obéissance te parvient, il sera toujours temps, par la suite, de révoquer qui tu voudras et de garder qui tu voudras. » Le lendemain, il revint auprès de ʿAlî et déclara : « Je pense plutôt que tu devrais les révoquer, afin de voir qui parmi eux t’obéit et qui te désobéit. » ʿAlî exposa cette proposition à Ibn ʿAbbâs, qui répliqua : « Hier, il t’a loyalement conseillé ; aujourd’hui, il t’a floué. » Lorsque Mughîra l’apprit, il dit : « En effet, je l’ai bien conseillé la première fois, mais, comme il n’a pas accepté, je l’ai ensuite trompé. » Puis Mughîra quitta la ville pour rejoindre la Mecque, suivi par un groupe parmi lesquels se trouvaient Ṭalḥa et az-Zubayr, qui avaient demandé la permission à ʿAlî de partir pour la ʿumra, et il la leur avait accordée.
Par la suite, Ibn ʿAbbâs conseilla à ʿAlî que ses administrateurs demeurent en place dans les provinces pour consolider son pouvoir, et de confirmer Muʿawiya en Syrie en particulier. Il lui dit : « Je crains que si tu le destitues, il ne te réclame le sang dʾUthmân. Je ne suis pas non plus tranquille à l’idée que Ṭalḥa et az-Zubayr ne te tiennent rigueur pour cela. » ʿAlî répondit : « Ce n’est pas ainsi que je l’entends ; mais pars donc toi-même en Syrie, car je t’en ai confié le gouvernement. » Ibn ʿAbbâs s’écria : « Je crains que Muʿawiya ne me tue à cause dʾUthmân, ou ne m’emprisonne du fait de mon lien avec toi. Mais écris-lui plutôt une lettre et fais-lui des promesses. » Alors ʿAlî dit : « Par Dieu… »