«Ô toi qui es solide ! J’ai été le premier à accepter cette affaire et à y apporter mon aide. Pourtant, tu as dit ce que tu as dit au moment où la ceinture a dépassé la taille (1), où le torrent a atteint son comble (2), et où l’humilié a consenti à la voie de l’humiliation. Par Dieu, persister dans un péché pour lequel on demande pardon est préférable à une repentance dont on redoute les conséquences. Si tu l’avais voulu, tu aurais pu décider de te repentir sans confirmer auprès de nous ta faute, alors même qu’une foule, aussi dense que des montagnes, se pressait devant ta porte.
’Othmân dit alors : « Lève-toi, sors donc à leur rencontre et parle-leur, car j’ai honte de m’adresser à eux. » Mawrân sortit donc et trouva les gens entassés les uns sur les autres. Il leur dit : « Qu’avez-vous donc, comme si vous étiez venus pour piller ? Que vos visages soient enlaidis (4) ! (Chacun saisit l’oreille de son voisin) à l’exception de celui que je désigne ! Êtes-vous venus pour nous arracher notre pouvoir ? Éloignez-vous de nous ! Par Dieu, si vous nous attaquez (5), il vous surviendra quelque chose qui vous affligera, et vous regretterez amèrement d’en avoir subi les conséquences. Retournez donc chez vous, par Dieu, nous ne serons pas dépossédés de ce que nous tenons en main. » Les gens rebroussèrent alors chemin ; certains allèrent trouver ’Alî pour lui faire le récit de ce qui s’était passé. Furieux, ’Alî se rendit auprès d’Othmân et lui dit : « Ne te satisfais-tu donc pas de Mawrân, et lui de toi, qu’il veuille à ce point te faire renoncer à ta religion et à ta raison ? Ton cas est celui du chameau de la voyageuse (6) : tu vas là où l’on te mène ! Par Dieu, Mawrân n’a pas de clairvoyance, ni pour sa religion ni pour lui-même. En vérité, je vois qu’il te fera avancer (7) sans te ramener ; et moi, je ne reviendrai plus après ce jour pour te réprimander. Tu as fait péricliter tes affaires (8) et l’on t’a imposé ce qui dépasse ta volonté. »
Lorsque ’Alî fut sorti, Nâ’ila (l’épouse d’Othmân) entra et lui demanda : « Dois-je parler ou me taire ? » Il répondit : « Parle. » Elle dit : « J’ai entendu ce que ’Alî a déclaré : il ne reviendra pas pour te conseiller. Pourtant, tu as suivi l’avis de Mawrân (9), qui te conduit où il le veut. » Othmân s’exclama : « Que puis-je faire ? » Elle répondit : « Crains Dieu, l’Unique sans associé, et suis la voie de tes deux prédécesseurs, car, si tu obéis à Mawrân, il finira par te tuer ; or Mawrân ne jouit d’aucun crédit (10), ni d’aucun prestige, ni d’aucun amour auprès des gens. Envoie quelqu’un chercher ’Alî et réconcilie-toi avec lui, car il est de ta parenté, et il est… »