Qu’on les occupe par la guerre pour les détourner du mal qu’ils commettent, de sorte que chacun ne se préoccupe plus que de lui-même, de ce qui se trouve derrière sa monture et des poux de sa toison. (1) En effet, lorsque la populace se retrouve inoccupée et désœuvrée, elle se livre à ce qui est vain et tient des propos répréhensibles, tandis que si elle se disperse, elle profite à elle-même et aux autres.
Saʿīd ibn al-ʿĀṣ proposa d’extirper (2) la racine des fauteurs de trouble et de trancher (3) leur lignée, tandis que Muʿāwiya suggéra de renvoyer ses gouverneurs dans leurs provinces et de ne pas faire attention à ces individus, ni aux agissements de mal qu’ils avaient conjurés, car ils étaient en plus faible nombre et moins bien pourvus en troupes.
De son côté, ʿAbd Allāh ibn Saʿd ibn Abī Sarḥ recommanda de les amadouer par l’argent, c’est-à-dire de leur en donner assez pour contenir leur mal, se prémunir (4) de leurs menées et incliner leur cœur.
Quant à ʿAmr ibn al-ʿĀṣ, il se leva et déclara : « Eh bien, ô ʿUthmān, tu as imposé aux gens ce qu’ils détestent. Soit tu écartes d’eux ce qu’ils n’aiment pas, soit tu te rends là-bas et tu maintiens tes gouverneurs dans la même situation qu’auparavant. » Il lui tint ensuite des propos durs, avant de s’excuser en secret, expliquant qu’il n’avait parlé ainsi que pour que les personnes présentes rapportent ses paroles au peuple, afin de les apaiser vis-à-vis de ʿUthmān. À ce moment, ʿUthmān confirma ses gouverneurs à leur poste, gagna le cœur des contestataires par l’argent, et ordonna qu’ils fussent envoyés au combat sur les frontières, réunissant ainsi tous les avantages. Quand les gouverneurs revinrent dans leurs provinces, les gens de Kūfa refusèrent que Saʿīd ibn al-ʿĀṣ entrât chez eux ; ils revêtirent leurs armes et jurèrent de ne pas le laisser accéder à la ville tant que ʿUthmān ne l’aurait pas démis ni n’aurait nommé Abū Mūsā al-Ashʿarī à sa place. Ils se rassemblèrent dans un lieu nommé al-Jarʿa, (et ce jour-là, al-Ashtar an-Nakhaʿī déclara : « Par Dieu, il n’y entrera pas tant que nous tiendrons nos épées ! ») Les deux camps se firent face à al-Jarʿa ; Saʿīd hésita à les combattre et eux persistèrent à l’en empêcher.
Ce jour-là, Ḥudhayfa et Abū Masʿūd ʿUqba ibn ʿAmr se trouvaient dans la mosquée de Kūfa, et Abū Masʿūd disait : « Par Dieu, Saʿīd ibn al-ʿĀṣ ne reviendra pas sans qu’il y ait des effusions de sang. » Mais Ḥudhayfa rétorqua (5) : « Par Dieu, il reviendra bel et bien, sans qu’il y ait la moindre goutte de sang, et je ne connais rien aujourd’hui que je n’aie déjà su du vivant de Muḥammad (que Dieu prie sur lui et le salue). » Pour conclure, Saʿīd ibn al-ʿĀṣ reprit donc la route de Médine, mettant un terme à la discorde, ce qui plut aux habitants de Kūfa : ils écrivirent à ʿUthmān (pour qu’il leur désignât Abū Mūsā al-Ashʿarī comme gouverneur). ʿUthmān accéda à leur demande pour lever tout prétexte, dissiper leurs soupçons et tarir leurs objections.
Sīf ibn ʿUmar (6) mentionna que la cause du rassemblement des partis contre ʿUthmān était liée à un certain ʿAbd Allāh ibn Sabaʾ, un homme d’origine juive qui s’était fait passer pour musulman et s’était rendu en Égypte. Là, il inspira à un groupe de personnes des propos qu’il inventa de toutes pièces. Il leur disait en substance : « N’est-il pas établi que ʿĪsā ibn Maryam reviendra dans ce monde ? » Et quand l’homme lui répondait : « Oui », il lui disait