Cet homme qui manipulait la meule s’assit auprès de lui, profita de son inattention, le tua et s’empara de ce qu’il possédait. Les Turcs arrivèrent à sa recherche, constatèrent qu’il avait ôté la vie à Kisrâ et saisi ses biens, puis ils tuèrent cet homme et sa famille, prirent ce qu’il avait trouvé sur Kisrâ, mirent le corps de Kisrâ dans un cercueil et l’emportèrent à Istakhr. Or, Yazdgerd avait eu, avant d’être tué, des rapports avec une habitante de Marw qui devint enceinte de lui et donna naissance, après sa mort, à un garçon présentant une difformité sur le flanc. On appela cet enfant (al-Mukhdaj) (1). Il laissa une descendance au Khurâsân, parmi laquelle Qutaybah ibn Muslim captura deux jeunes femmes lors de l’une de ses campagnes. Il en envoya une à al-Hajjâj, qui la transmit à al-Walîd ibn ‘Abd al-Malik. Celle-ci mit au monde son fils Yazîd ibn al-Walîd, surnommé « an-Nâqiṣ » (l’incomplet).
Al-Madâ’inî, dans un récit rapporté d’après certains de ses maîtres, raconte que lorsque les compagnons de Yazdgerd l’abandonnèrent, il égorgea son cheval et s’en alla à pied jusqu’à entrer dans un moulin situé sur la rive d’un fleuve appelé al-Marghâb (2). Il y demeura deux nuits, tandis que l’ennemi le cherchait en vain. Le propriétaire du moulin vint alors et trouva Kisrâ paré de toute sa splendeur. Il lui demanda : « Qui es-tu, un humain ou un djinn ? » Il répondit : « Je suis un humain. As-tu de la nourriture ? » – « Oui », dit-il, puis il lui apporta de quoi manger. Yazdgerd ajouta : « Je ne peux manger qu’en prononçant des formules (mzamzam). Apporte-moi de quoi les réciter. » Le meunier s’adressa à un aswâr parmi les asâwira pour demander le nécessaire. L’aswâr s’étonna : « Qu’en comptes-tu faire ? » – « Il y a chez moi un homme tel que je n’en ai jamais vu, et c’est lui qui me l’a réclamé. » L’aswâr le conduisit chez le maître du pays, à Marw, nommé Mâhûyah ibn Bâbâh, lui rapporta ses dires. Celui-ci déclara : « C’est Yazdgerd ; allez me chercher sa tête. » Ils partirent donc avec le meunier. Lorsqu’ils approchèrent du moulin, ils eurent peur de l’assassiner eux-mêmes, se renvoyant la tâche l’un à l’autre, et ils dirent au meunier : « Entre, toi, et tue-le. » Le meunier pénétra, le trouva endormi, saisit une pierre et lui fracassa le crâne avant de lui trancher la tête, qu’il remit aux soldats, puis il jeta son corps dans le fleuve. La populace, ayant appris son geste, sortit et tua le meunier à son tour. Un évêque retira alors le corps du fleuve, le plaça dans un cercueil et l’emporta à Istakhr, où il le déposa dans un nawûs.
On raconte aussi que Yazdgerd resta chez ce meunier trois jours sans manger. Le meunier, pris de pitié, lui dit : « Malheur à toi, pauvre homme ! Ne veux-tu pas manger ? » et il lui apporta un repas. Yazdgerd s’exclama : « Je ne peux manger qu’en récitant des formules sacrées. » Le meunier lui répondit : « Mange, et moi, je réciterai pour toi. » Il lui demanda alors d’aller chercher ce qu’il fallait pour les incantations. Quand le meunier s’adressa à l’un des asâwira pour se procurer ces objets, ils remarquèrent sur lui une forte odeur de musc qui les étonna. Le questionnant, il leur avoua : « Chez moi se trouve un homme dont l’allure est telle et telle… » Ils comprirent qu’il s’agissait de Yazdgerd et se rendirent avec le meunier jusqu’au moulin. Le meunier entra le premier, sur le point de l’arrêter. Yazdgerd remarqua leurs intentions et s’exclama : « Malheur à toi ! Prends ma bague, mes bracelets et ma ceinture, et laisse-moi quitter ces lieux. » Le meunier refusa, réclamant plutôt quatre dirhams pour le laisser partir. Yazdgerd ajouta alors un de ses pendants d’oreille (5), mais le meunier continua d’exiger quatre autres dirhams. Ils en étaient encore à discuter de cela lorsque les soldats les surprirent.