Pendant la période de la « ramâda » (la famine), il ne consommait rien d’autre que du pain et de l’huile jusqu’à ce que sa peau en devienne sombre, et il disait : « Quel mauvais gouverneur je suis si je suis rassasié alors que les gens ont faim ! » Deux traits noirs barraient son visage à force de pleurer. Lorsqu’il entendait un verset du Coran, il perdait connaissance et on le ramenait inanimé chez lui, où il restait plusieurs jours sans aucune maladie, sinon la crainte (1).
Talha ibn Ubayd Allah (2) a rapporté : « Une nuit, ‘Umar sortit dans l’obscurité et entra dans une maison. Le lendemain, je me rendis à cette même demeure et j’y trouvai une vieille femme, aveugle et infirme. Je lui dis : “Que vient faire cet homme chez vous ?” Elle répondit : “Il veille sur moi depuis un certain temps ; il m’apporte ce dont j’ai besoin et enlève mes ordures.” Alors je me dis : “Que ta mère te perde, ô Talha ! Vas-tu donc traquer les bonnes actions de ‘Umar ?” »
Aslam, l’affranchi de ‘Umar, raconta : « Un convoi de marchands arriva à Médine et s’installa sur le lieu de prière (al-musallâ). ‘Umar dit alors à ‘Abd al-Rahmân ibn ‘Awf : “Cela te dirait-il de les garder cette nuit ?” – “Oui !” répondit-il. Ils veillèrent donc tous deux, tout en priant. ‘Umar entendit alors les pleurs d’un enfant ; il s’approcha de sa mère et lui dit : “Crains Dieu, et prends soin de ton fils.” Puis il retourna à sa place. Entendant de nouveau ses pleurs, il revint vers elle et lui répéta les mêmes mots. Mais au dernier tiers de la nuit, l’enfant pleurait toujours, alors ‘Umar alla à nouveau trouver la mère et s’écria : “Malheur à toi ! Tu es vraiment une mauvaise mère. Pourquoi est-ce que je vois ton fils qui n’a cessé de pleurer de la nuit ?” Elle expliqua : “Ô serviteur de Dieu, je veux l’empêcher de téter mais il refuse. – Et pourquoi cela ? reprit-il. – Parce que ‘Umar ne verse une allocation qu’aux enfants sevrés.” – “Quel âge a-t-il ?” demanda-t-il. – “Il a tant de mois” répondit-elle. ‘Umar lui dit : “Malheur à toi ! Ne le prive pas trop tôt de son allaitement.” »
Lorsque ‘Umar pria la prière de l’aube, on ne distinguait pas clairement sa récitation à cause de ses sanglots. En effet, il se lamentait : « Honte à moi, ‘Umar ! Combien d’enfants musulmans as-tu condamnés à mort ? » Il ordonna alors à son héraut de crier : « Ne précipitez pas le sevrage de vos enfants ! Nous octroyons désormais une allocation à chaque nouveau-né en Islam. » Il écrivit cette décision à toutes les provinces.
Aslam raconta encore : « Une nuit, je sortis avec ‘Umar vers la plaine rocailleuse d’al-Harra Waqim (4). Arrivés à Sarrâr (5), nous aperçûmes un feu. ‘Umar me dit : “Ô Aslam !”… »
Il continua : « Nous nous approchâmes et trouvâmes une tente faite en poil de chameau. A l’intérieur se trouvait une femme en plein travail d’enfantement, qui pleurait. ‘Umar l’interrogea sur sa situation et elle répondit : “Je suis une femme étrangère (3) et je n’ai rien.” ‘Umar pleura, puis il retourna à son foyer en courant. Là, il dit à son épouse, Umm Kulthum bint ‘Alî ibn Abî Tâlib : “Accepterais-tu une bonne œuvre que Dieu a mise sur ta route ?” et il lui raconta l’histoire. Elle répondit : “Oui.” Alors ‘Umar chargea un sac de farine et un outre de graisse sur son propre dos, tandis que son épouse emporta de quoi assister à l’accouchement, et ils se rendirent ensemble à la tente. Umm Kulthum s’enferma auprès de la femme, tandis que ‘Umar s’assit dehors avec le mari – qui ne le reconnut pas – et discuta avec lui. La femme mit au monde un garçon. Umm Kulthum annonça : “Ô Commandeur des croyants, annonce à ton compagnon la naissance d’un fils !” En entendant ces mots, l’homme fut bouleversé et se confondit en excuses auprès de ‘Umar. Ce dernier le rassura en disant : “Ne crains rien.” Puis il leur donna de quoi subvenir à leurs besoins et repartir. »