Il déclara :
« Puis il arracha au Turc son torque et se tint à sa place. Un autre sortit, portant un torque et muni d’un tambour, qu’il se mit à frapper. Alors, al-Ahnaf s’avança vers lui, le tua également et s’empara de son torque, puis il se posta à sa place. Un troisième survint, qu’il tua et dont il prit aussi le torque. Ensuite, al-Ahnaf retourna rapidement auprès de son armée, sans que personne parmi les Turcs ne fût au courant de ce qui s’était passé. En effet, selon leur habitude, ils ne quittaient pas leur campement avant que trois de leurs aînés ne sortent successivement : le premier battant son tambour, puis le deuxième, puis le troisième ; et ils ne partaient qu’après la sortie du troisième.
Lorsque, cette nuit-là (1), les Turcs sortirent après le troisième, ils trouvèrent leurs cavaliers massacrés. Le roi Khāqān y vit un funeste présage et s’en effraya. Il dit alors à son armée : “Voilà longtemps que nous sommes ici, et ces gens se trouvent en un lieu dont nous n’avons encore jamais connu la pareille ; nous n’avons rien à gagner à les combattre, retirons-nous.” Ils regagnèrent donc leurs terres, et les musulmans, pendant ce temps, attendirent toute la journée qu’ils ressortent de leurs défilés, sans voir personne. Ils apprirent ensuite qu’ils venaient de s’en retourner chez eux hors de leur portée. (Yazdgard, alors que Khāqān faisait face à al-Ahnaf ibn Qays et le combattait, se rendit pour sa part à Marw al-Shāhijān, où il assiégea Ḥāritha ibn an-Nuʿmān et récupéra le trésor qu’il y avait enfoui, avant de revenir. Khāqān l’attendit à Balkh jusqu’à son retour.)
Les musulmans dirent alors à al-Ahnaf : “Quel est ton avis sur le fait de les poursuivre ?” Il répondit : “Restez à votre position et laissez-les.” Al-Ahnaf eut raison, car le hadith dit : “Laissez les Turcs tant qu’ils vous laissent” (4). Et il est écrit dans le Coran : « Et Dieu a repoussé ceux qui ont mécru, dans leur rage, sans qu’ils obtiennent aucun bien ; et Dieu a suffi aux croyants dans le combat, et Dieu est Fort, Puissant » (al-Aḥzāb, 33:25). Kisrâ rentra donc en perdant, sans avoir apaisé sa soif de vengeance, ni obtenu de succès, ni remporté la victoire qu’il s’imaginait. Ceux dont il attendait la victoire l’abandonnèrent, s’écartèrent de lui et se désolidarisèrent alors qu’il avait le plus besoin d’eux. Resté indécis, n’étant ni avec les uns ni avec les autres — « Et quiconque Dieu égare, tu ne lui trouveras aucune voie » (an-Nisā’, 4:88) — il ne savait plus que faire ni où se diriger.
Certains esprits sages de son peuple lui avaient pourtant conseillé, quand il dit : “J’ai l’intention d’aller en Chine, ou de demeurer dans le royaume de Khāqān.” Ils suggérèrent : “Nous pensons qu’il vaut mieux composer avec ces gens, car ils ont un pacte et une religion à laquelle ils reviennent ; restons donc dans l’une de ces contrées à leur proximité, car ils nous sont plus profitables que d’autres.” Mais Kisrâ refusa cette suggestion. Ensuite, il dépêcha un message au roi de Chine, implorant son aide. Le roi de Chine interrogea l’émissaire sur les caractéristiques de ces conquérants qui avaient pris possession des terres et dominé les populations. L’émissaire décrivit alors leur manière de monter chevaux et chameaux, leur façon d’agir et de prier. Le roi de Chine écrivit alors à Yazdgard : “Ce n’est pas l’ignorance de mon devoir qui m’empêche de t’envoyer une armée dont l’avant-garde serait à Marw et l’arrière-garde en Chine, mais ces gens…” (6).”