Hermûz, gouverneur au service de Kisrâ, rassembla une armée nombreuse et marcha vers Kâẓima(1). Il plaça sur ses deux ailes Qabâdh et Anûshjân – issus de la maison royale – tandis que les soldats étaient enchaînés(2) afin de les empêcher de fuir. [Les musulmans y virent un signe favorable et dirent : « Voilà un oiseau de mauvais augure ; ils se sont eux-mêmes entravés de fer. »]
Hermûz était l’un des individus les plus malveillants et les plus acharnés dans son impiété. Il jouissait d’un grand rang parmi les Perses, et plus un homme gagnait en noblesse, plus ses parures se multipliaient ; ainsi la coiffe de Hermûz valait cent mille. Khâlid arriva avec son armée, au nombre de dix-huit mille hommes, et établit son camp en face de l’ennemi, dans un lieu dépourvu d’eau. Ses compagnons s’en plaignirent auprès de lui. Il répondit : « Combattez-les pour les chasser de l’eau, car Dieu donnera l’accès à l’eau à l’un des deux groupes, celui qui se montrera le plus endurant. »
Lorsque les musulmans s’installèrent sur place, tout en restant à cheval, Dieu envoya un nuage qui fit pleuvoir sur eux, de sorte qu’ils se retrouvèrent(3) avec des mares d’eau. Cela leur donna force et grande joie. Lorsque les deux lignes de bataille s’affrontèrent(4) et que les deux camps furent face à face, Hermûz mit pied à terre et lança un défi au duel. Khâlid descendit de sa monture à son tour et avança contre Hermûz. Ils échangèrent(5) deux coups ; Khâlid se saisit alors de son adversaire. La garde de Hermûz intervint mais il ne fut pas détourné de son objectif de le tuer. Al-Qa‘qâ‘ ibn ‘Amr(6) chargea la garde de Hermûz et la mit hors d’état de nuire(7). Les Perses prirent la fuite et les musulmans les poursuivirent jusque tard dans la nuit. Les musulmans, avec Khâlid, s’emparèrent de leurs biens et de leurs armes : le butin équivalait à la charge de mille chameaux. Cette expédition fut appelée « Dhât as-Salâsil » (la bataille des Chaînes), en raison du grand nombre de cavaliers perses attachés par des chaînes [lesquelles les empêchèrent de fuir. Trente mille d’entre eux furent tués sans compter ceux qui se noyèrent, et les chaînes furent envoyées à aṣ-Ṣiddîq (Abû Bakr). Quant à Qabâdh et Anûshjân, ils échappèrent à la capture.]
Quand la troupe chargée de la poursuite revint, le héraut de Khâlid appela au départ. Khâlid se mit en route avec ses hommes, suivi du convoi, jusqu’à parvenir à l’emplacement du grand pont de Bassora tel qu’on le connaît aujourd’hui. Il dépêcha auprès d’aṣ-Ṣiddîq, par l’intermédiaire de Zir ibn Kulayb(8), l’annonce de la victoire, la bonne nouvelle ainsi que le quint (khums). Il envoya également un éléphant. Quand les femmes de Médine le virent, elles s’exclamèrent : « Cela appartient-il à la création de Dieu ou s’agit-il d’une fabrication ? » aṣ-Ṣiddîq le renvoya alors avec Zir. Lorsque la nouvelle parvint à Abû Bakr, il écrivit à Khâlid pour l’informer qu’il lui attribuait le butin personnel de Hermûz, dont la coiffe valait cent mille, incrustée de pierres précieuses. Ensuite, Khâlid envoya des commandants à droite et à gauche pour assiéger des forteresses alentour ; ils les prirent tantôt par la force, tantôt après un accord, et s’emparèrent de sommes considérables. Khâlid ne s’en prenait pas aux paysans – ceux qui ne portaient pas les armes – ni à leurs enfants(9). Il ne combattait que ceux parmi les Perses qui prenaient part aux hostilités.