Il (Ibn ʿUmar) dit : « Jamais cela (la charge du califat) ne vous a été ôté, si ce n’est pour votre bien ; revenez donc sur votre décision. » Mais l’autre refusa. Il ajouta : « Voici leurs lettres et leur allégeance. » Ensuite Ibn ʿUmar l’embrassa en disant : « Je te confie à Dieu contre la fatalité. » (1)
Ce qu’Abd Allah ibn ʿUmar avait pressenti se réalisa exactement : personne parmi les membres de la Famille du Prophète (Ahl al-Bayt) ne parvint à exercer le califat de manière indépendante et à mener pleinement l’affaire jusqu’à son terme. ʿUthmân ibn ʿAffân et ʿAlî ibn Abî Tâlib avaient d’ailleurs déclaré qu’aucun membre de la Famille du Prophète n’exercerait jamais le califat. Abû Sâliḥ al-Khalîl ibn Aḥmad ibn ʿIsâ ibn al-Shaykh le rapporte de leur part dans son ouvrage « al-Fitan wa-l-Malâḥim ».
Quant aux califes fatimides qui régnèrent en Égypte, la majorité des savants estime qu’ils n’étaient que des prétendants. ʿAlî ibn Abî Tâlib faisait bien partie de la Famille du Prophète, mais il ne put mener pleinement son califat comme le firent les trois califes qui l’avaient précédé, et son autorité ne s’étendit pas sur tous les territoires ; ensuite, les affaires se compliquèrent pour lui. Pour ce qui est de son fils al-Ḥasan (que Dieu l’agrée), lorsqu’il marcha avec ses armées et qu’un accord de paix intervint entre lui et les gens du Shâm (Syrie), il considéra que l’intérêt général était de renoncer au califat : il en démissionna par amour de Dieu pour préserver le sang des musulmans, et Dieu le récompensa et l’agréa.
Quant à al-Ḥusayn (que Dieu l’agrée), lorsque Ibn ʿUmar le conseilla de ne pas se rendre en Irak et qu’il refusa de l’écouter, Ibn ʿUmar l’embrassa pour lui dire adieu en déclarant : « Je te confie à Dieu, car tu seras tué. » Ce qu’il craignait se produisit effectivement : dès qu’al-Ḥusayn partit, ʿUbayd Allâh ibn Ziyâd envoya contre lui une troupe de quatre mille hommes conduite par ʿUmar ibn Saʿd ibn Abî Waqqâṣ, après qu’il eut essayé en vain d’être dispensé. Ils se rencontrèrent en un lieu du nom de Karbalâ’, dans la région de al-Ṭaff.
Al-Ḥusayn ibn ʿAlî (que Dieu l’agrée) et ses compagnons se replèrent derrière un massif de roseaux sur lequel ils s’appuyèrent, puis firent face à l’ennemi. Al-Ḥusayn leur demanda une de ces trois choses : qu’on le laisse revenir d’où il était venu, ou qu’il puisse partir combattre à l’une des frontières (thughûr), ou bien qu’ils le laissent se rendre auprès de Yazîd ibn Muʿâwiya et placer sa main dans la sienne, de sorte qu’il statue à son sujet comme il l’entendrait. Mais ils refusèrent toute proposition.
Ils dirent : « Tu dois te présenter à ʿUbayd Allâh ibn Ziyâd, afin qu’il juge de toi comme il le voudra. » Al-Ḥusayn refusa de s’y rendre et engagea le combat. Ils le tuèrent (que Dieu l’élève) et emportèrent sa tête qu’ils déposèrent devant ʿUbayd Allâh ibn Ziyâd. Celui-ci se mit alors à frapper au bâton ses dents, tandis qu’Anas ibn Mâlik était assis non loin. Anas lui lança : « Ô toi, retire donc ton bâton ! Combien de fois n’ai-je pas vu l’Envoyé de Dieu embrasser ces dents ! »
ʿUbayd Allâh ibn Ziyâd ordonna ensuite que sa famille et ceux qui étaient avec elle soient conduits en Syrie, auprès de Yazîd ibn Muʿâwiya. On raconte qu’il envoya également la tête, déposée devant Yazîd, qui récita alors ces vers :
« Nous fendons les crânes d’hommes jadis fiers sur nous…
… alors qu’ils furent plus rebelles et plus injustes. » (3)
Puis il ordonna qu’on les renvoie ensuite à la cité prophétique (al-Madîna). Lorsqu’ils y entrèrent, une femme de la descendance d’Abd al-Muṭṭalib, les cheveux dénoués et de la poussière sur la tête, se tourna vers eux en pleurant, tout en récitant des vers de poésie :