Le Messager de Dieu (ﷺ) prit en considération ce qu’ils montraient au grand jour, contracta l’allégeance avec eux, demanda pardon en leur faveur et confia leurs intentions secrètes à Dieu (– Exalté soit-Il –). Je vins donc à lui. Lorsque je le saluai, il me sourit d’un sourire où transparaissait la colère. Puis il me dit : « Viens ! » Je m’avançai et m’assis devant lui.
Il me dit alors : « Qu’est-ce qui t’a retenu ? N’avais-tu pas acheté ta monture ? » Je répondis : « Si, en effet. Mais par Dieu, si je m’étais tenu devant n’importe quel homme de ce monde, je me serais dit que je pourrais échapper à son courroux par un prétexte, car j’ai reçu la faculté de bien plaider ma cause. Toutefois, par Dieu, je sais que si je te mentais aujourd’hui pour te satisfaire, Dieu ne tarderait pas à te susciter de la colère contre moi. Et si je te dis la vérité, bien que tu puisses t’en irriter, je nourris l’espoir du pardon de Dieu. Par Dieu, je n’avais pas d’excuse. Jamais je n’ai été aussi fort ni mieux doté que lorsque je suis resté en arrière sans te suivre. »
Le Messager de Dieu (ﷺ) dit alors : « Quant à celui-ci, il a dit la vérité. Lève-toi donc, en attendant que Dieu tranche ton affaire. » Je me levai. Des hommes de Banou Salima s’élancèrent à ma suite et me dirent : « Par Dieu, nous ne t’avons jamais connu fautif avant cela. N’as-tu pas pu présenter une excuse au Messager de Dieu (ﷺ) comme l’ont fait ceux qui sont restés en arrière ? Cela t’aurait suffi, puisque le Messager de Dieu (ﷺ) aurait imploré pour toi le pardon. » Par Dieu, ils n’avaient de cesse de me réprimander, jusqu’à ce que je sois prêt à faire demi-tour pour me rétracter. Je leur dis alors : « Quelqu’un a-t-il partagé mon sort ? » Ils répondirent : « Oui, deux hommes ont dit la même chose que toi et ont reçu la même réponse. » Je demandai : « Qui sont-ils ? » Ils dirent : « Marâra ibn ar-Rabî‘ al-‘Amrî et Hilâl ibn Umayya al-Wâqifî. » Ils me parlèrent alors de deux hommes vertueux qui avaient combattu à Badr et en qui j’avais un exemple. Je partis donc lorsqu’ils me les mentionnèrent.
Le Messager de Dieu (ﷺ) interdit ensuite aux musulmans de nous adresser la parole, à nous trois uniquement, parmi tous ceux qui étaient restés en arrière. Les gens nous évitaient et leur attitude à notre égard changea, au point que la terre, que je connaissais pourtant, me devint méconnaissable. Nous restâmes ainsi pendant cinquante nuits. Quant à mes deux compagnons, ils demeurèrent chez eux à pleurer. Pour ma part, j’étais le plus jeune et le plus endurant d’entre nous : je sortais donc, je participais à la prière avec les musulmans, je déambulais dans les marchés, mais personne ne m’adressait la parole. Je venais voir le Messager de Dieu (ﷺ) et je le saluais tandis qu’il siégeait dans son cercle après la prière ; je me disais alors : « A-t-il bougé les lèvres pour me rendre le salut ou non ? » Puis je priais non loin de lui, l’observant du coin de l’œil : quand je me tournais vers ma prière, il me regardait, mais dès que je me tournais vers lui, il se détournait de moi.
Cela dura longtemps, tandis que les gens me fuyaient. Je finis par escalader le mur de l’enclos d’Abou Qatâda, qui était mon cousin (le fils de mon oncle) et la personne qui m’était la plus chère. Je le saluai, et par Dieu, il ne me rendit pas mon salut. Je lui dis : « Ô Abou Qatâda, je t’en conjure par Dieu, sais-tu que j’aime Dieu et Son Messager ? » Il ne répondit pas. Je répétai ma requête, mais il se tut. Je la repris encore une fois, et il répondit : « Dieu et Son Messager savent mieux. » Mes larmes coulèrent sur mes joues, et je partis en escaladant de nouveau le mur.
Un jour, alors que je marchais dans le marché de Médine, un homme nabatéen venu de Syrie pour y vendre sa marchandise s’écria : « Qui peut me montrer Ka‘b ibn Mâlik ? » Les gens lui firent signe vers moi. Il me tendit alors une lettre de la part du roi de Ghassân, où il était écrit : « Cela m’est parvenu que ton compagnon t’a délaissé. Or Dieu ne t’a pas placé dans un pays d’humiliation ou de perte. Viens donc à nous, nous te témoignerons notre bienveillance. » Lorsque je lus cette lettre, je me dis : « Voilà encore une autre épreuve. » Dès lors, je me rendis au four et la brûlai.
Quarante jours s’écoulèrent sur les cinquante, puis l’envoyé du Messager de Dieu (ﷺ) arriva et me dit : « Le Messager de Dieu (ﷺ) t’ordonne de t’éloigner de ton épouse. » Je demandai : « Dois-je la répudier ou que faire ? » Il répondit : « Non, éloigne-toi simplement d’elle et ne l’approche pas. » Le même ordre fut transmis à mes deux compagnons. Je dis alors à mon épouse : « Retourne chez tes parents et demeure chez eux jusqu’à ce que Dieu décide de cette affaire. » Ka‘b poursuivit :