Ibn Luhay‘ah a rapporté, d’après al-Aswad, d’après ‘Urwah, qui a dit (1) : « Abou Sufyân ibn Harb se rendit en Syrie pour y faire commerce avec un groupe de Qurayshites. Héraclius entendit parler de l’affaire du Messager de Dieu (ﷺ) et voulut en savoir davantage. Il demanda donc à ses gens, qui gouvernaient les Arabes présents dans son royaume en Syrie, de lui envoyer des hommes issus de ce peuple afin de les interroger à son sujet. Ils lui envoyèrent trente hommes, parmi lesquels Abou Sufyân ibn Harb. Ils entrèrent auprès de lui dans l’église d’Iliya située en son enceinte.
Héraclius leur demanda : “Je vous ai fait venir pour que vous me renseigniez sur celui qui se trouve à La Mecque. Que prêche-t-il ?” Ils répondirent : “C’est un sorcier menteur, et il n’est pas Prophète.” Il demanda encore : “Qui parmi vous est le mieux informé sur lui et le plus proche de lui par la parenté ?” Ils dirent : “Voici Abou Sufyân, son cousin, qui l’a combattu.” Après avoir reçu cette réponse, il ordonna qu’on éloigne les autres, puis il fit asseoir Abou Sufyân afin de l’interroger en tête-à-tête : “Informe-moi, Abou Sufyân.” Abou Sufyân répondit : “C’est un sorcier menteur.”
Héraclius reprit : “Je ne veux pas l’insulter, mais qu’en est-il de sa noblesse parmi vous ?” Abou Sufyân répondit : “Par Dieu, il fait partie de la plus noble lignée de Quraysh.” Héraclius poursuivit : “Et son intelligence, son jugement ?” Abou Sufyân dit : “Nous ne lui avons jamais reproché ni manque de raison ni décision hasardeuse.” Héraclius demanda encore : “Était-il assermenté à tort, ou menteur, ou fourbe dans ses agissements ?” Abou Sufyân répondit : “Non, par Dieu, ce n’était pas son habitude.” Héraclius interrogea : “Vise-t-il un pouvoir ou un honneur que possédait l’un de ses ancêtres avant lui ?” Abou Sufyân répondit : “Non.” Puis il demanda : “Parmi ceux qui le suivent, l’un d’entre eux revient-il sur ses pas et vous quitte-t-il ?” Il répondit : “Non.” Héraclius continua : “Trahit-il sa parole lorsqu’il conclut un pacte ?” Abou Sufyân dit : “Non, à moins qu’il ne rompe sa parole en ce moment même.” Héraclius répliqua : “Qu’est-ce qui te fait craindre cela ?” Abou Sufyân expliqua : “Mon peuple a soutenu ses alliés contre les siens, alors qu’il se trouve à Médine.” Héraclius conclut : “Si c’est vous qui avez commencé, alors c’est vous qui rompez.”
Abou Sufyân s’emporta et dit : “Il ne nous a vaincus qu’une seule fois ; c’était quand j’étais absent, le jour de Badr. Par la suite, je l’ai combattu deux fois dans leurs maisons : nous avons éventré les cadavres, amputé les oreilles et les parties intimes.” Héraclius demanda : “Le considères-tu comme menteur ou sincère ?” Il répondit : “Je le considère plutôt comme menteur.” Héraclius dit alors : “S’il y a vraiment un Prophète chez vous, ne l’abattez pas. Les Juifs sont le peuple le plus prompt à tuer les prophètes.” Puis Abou Sufyân repartit.
Ce récit est singulier en son genre et comprend des éléments qu’on ne trouve pas chez Ibn Isḥâq ni dans al-Bukhârî. Mûsâ ibn ‘Uqbah rapporte dans ses “Maghâzî” un récit proche de celui qu’a rapporté ‘Urwah ibn az-Zubayr, et Dieu sait mieux.
Ibn Jarîr a dit dans son “Târîkh” (2) : Nous raconta Ibn Ḥumayd, qui tenait de Salamah, qui tenait de Muḥammad ibn Isḥâq, d’après certains gens de science, qu’Héraclius avait déclaré à Dihyah ibn Khalîfah al-Kalbî, lorsqu’il reçut la lettre du Messager de Dieu (ﷺ) : “Par Dieu, je sais que ton Compagnon est un Prophète envoyé, et c’est bien celui que nous attendions, tel que nous le trouvons mentionné dans notre Livre. Mais je crains les Romains pour ma propre personne. Sans cela, je l’aurais suivi. Va donc voir l’évêque Daghâtir, c’est celui qui, dans le monde romain, a plus d’influence que moi et dont la parole a davantage de poids, et dis-lui ce que tu m’as dit : observe ce qu’il te répondra.”
Dihyah s’y rendit et lui exposa ce que le Messager de Dieu (ﷺ) adressait à Héraclius et l’appel auquel il conviait. L’évêque Daghâtir déclara : “Par Dieu, ton Compagnon est un Prophète envoyé. Nous le reconnaissons à son portrait et nous le trouvons mentionné dans notre Livre.”»