J’étais restée à ma place, consciente que s’ils constataient mon absence, ils reviendraient me chercher. Elle dit : « Par Dieu, alors que j’étais allongée, voilà que passa Safwân ibn al-Mu‘attal as-Sulamî. Il s’était en effet attardé derrière l’armée pour une affaire, et n’avait donc pas passé la nuit avec les autres. Il aperçut alors mon ombre et s’approcha jusqu’à se tenir devant moi. Il m’avait vue auparavant, avant que le voile (hijâb) ne nous fût prescrit. En me voyant, il s’écria : “En vérité nous appartenons à Dieu et c’est à Lui que nous retournons ! Voilà l’épouse du Messager de Dieu (ﷺ) !” J’étais alors entièrement couverte de mes vêtements. »
Elle poursuivit : « Il me demanda : “Qu’est-ce qui t’a retenue, que Dieu te fasse miséricorde ?” Je ne lui répondis pas, puis il fit avancer son chameau et me dit : “Monte !” Puis il s’éloigna de moi. Je montai donc, et il prit la bride du chameau avant de repartir au plus vite pour rattraper les gens. Par Dieu, nous ne les avions pas rejoints et personne ne s’était rendu compte de mon absence avant le matin, lorsque les gens firent halte. Alors qu’ils s’installaient, voilà qu’apparut cet homme me conduisant. Ceux qui propagèrent la calomnie dirent alors ce qu’ils dirent, et le camp fut saisi d’agitation. Par Dieu, je ne savais rien de tout cela. De retour à Médine, je tombai gravement malade et j’ignorais toujours tout de cette affaire. La rumeur, cependant, parvint jusqu’au Messager de Dieu (ﷺ) et à mes parents. Pour autant, ils ne me révélèrent ni peu ni prou à ce sujet. Mais je remarquai que le Prophète (ﷺ) n’était plus aussi bienveillant à mon égard qu’à l’accoutumée : quand j’étais souffrante, il me prodiguait habituellement miséricorde et douceur, ce qu’il ne fit pas pendant cette maladie. Je fus troublée par son attitude.
Quand il entrait chez moi alors que ma mère me soignait, il me disait simplement : “Comment va celle-là ?” sans rien ajouter. Jusqu’au moment où la situation me pesa, je lui dis : “Ô Messager de Dieu, puisque je vois la froideur dont tu fais preuve envers moi, ne m’autoriserais-tu pas à aller chez ma mère pour qu’elle me soigne ?” Il me répondit : “Comme tu voudras.” Je partis donc chez ma mère, sans rien savoir de ce qu’on racontait. Je guérit après une vingtaine de nuits. Nous étions un peuple arabe qui n’installait pas ces latrines intérieures comme le font les étrangers ; nous les trouvions répugnantes et les détestions. Nous sortions donc en dehors de Médine, et les femmes sortaient chaque nuit pour leurs besoins. Une nuit, je sortis pour l’un de mes besoins, accompagnée d’Umm Mistah, la fille d’Abî Ruhm ibn al-Muttalib.
Elle dit : « Par Dieu, alors que nous marchions ensemble, elle trébucha dans son manteau et s’exclama : “Périsse Mistah !” – Mistah étant un sobriquet, son nom étant ‘Awf. Je lui dis : “Par Dieu, quel vil propos ! Tu parles ainsi d’un homme des Muhâjirûn qui a assisté à Badr ?” Elle répliqua : “Ne connais-tu pas la nouvelle, ô fille d’Abû Bakr ?” – “Quelle nouvelle ?”, demandai-je. Elle m’informa alors de ce que les propagateurs de la calomnie disaient. Je rétorquai : “Vraiment ? Cela s’est-il passé ?” Elle me répondit : “Oui, par Dieu, c’est arrivé.” » Elle poursuivit : « Par Dieu, je ne pus alors même plus aller au bout de mon besoin. Je retournai aussitôt chez moi, pleurant sans discontinuer jusqu’à penser que mes pleurs allaient me fendre le foie.
De retour, je dis à ma mère : “Que Dieu te pardonne ! Les gens échangent ces propos, et tu ne m’en as pas soufflé mot ?” Ma mère me répondit : “Ô ma fille, ménage-toi. Par Dieu, il n’est guère de femme belle aux yeux de son mari, qui possède des coépouses, sans qu’elles ne suscitent ou n’amplifient des racontars autour d’elle.” » Elle ajouta : « Le Messager de Dieu (ﷺ) se leva alors et s’adressa aux gens (sans que j’en eusse connaissance). Il loua Dieu, Le glorifia, puis dit : “Ô gens ! Qu’ont donc certains hommes à me nuire en portant atteinte à ma famille et en répandant à leur sujet des calomnies contraires à la vérité ? Par Dieu, je n’ai eu d’eux que la meilleure opinion. On parle aussi d’un homme dont je n’ai connu que le bien. Jamais il n’est entré dans l’une de mes maisons sans que je ne sois avec lui.” »
Elle reprit : « Le principal instigateur de cela fut ‘Abd Allâh ibn Ubayy ibn Salûl, accompagné de quelques hommes des Khazraj, auxquels se joignirent Mistah et Hamna bint Jahch. Car sa sœur, Zaynab bint Jahch, se trouvait alors auprès… »