Il a été rapporté par Ṣāliḥ ibn Ibrāhīm ibn ʿAbd al-Raḥmān ibn ʿAwf, d’après la personne qui le lui avait transmis, au sujet de ʿUthmān (ibn Maẓʿūn) :
Lorsque ʿUthmān ibn Maẓʿūn constata à quel point les compagnons du Messager de Dieu (que la prière et la paix de Dieu soient sur lui) étaient éprouvés, tandis que lui-même, matin et soir, se déplaçait en sécurité sous la protection d’al-Walīd ibn al-Mughīra, il s’exclama : « Par Dieu, savoir que je suis à l’abri chez un homme faisant partie des polythéistes, alors que mes compagnons et ceux qui partagent ma religion subissent l’épreuve et les tourments pour la cause de Dieu sans que rien ne m’atteigne, voilà bien là un grand manque (1) en moi. »
Il se rendit donc auprès d’al-Walīd ibn al-Mughīra et lui dit : « Ô Abū ʿAbd Shams, ton engagement envers moi a été pleinement honoré, mais je te rends ta protection. » Al-Walīd de lui demander : « Pourquoi, ô fils de mon frère ? Se pourrait-il que quelqu’un de mon clan t’ait offensé ? » ʿUthmān répondit : « Non, mais je suis satisfait de la protection de Dieu – qu’Il soit exalté et magnifié – et je ne souhaite pas d’autre protecteur que Lui. » Al-Walīd lui dit alors : « Pars donc vers la Mosquée et là-bas, en public, retire-toi de ma protection, tout comme je t’y avais fait entrer publiquement. »
Ils se mirent donc en route jusqu’à ce qu’ils parviennent à la Mosquée. Al-Walīd s’écria : « Voici ʿUthmān qui vient me rendre ma protection ! » ʿUthmān confirma : « C’est vrai. J’ai trouvé chez lui loyauté et généreuse protection, mais j’ai toutefois préféré ne pas me mettre sous la sauvegarde d’un autre que Dieu ; je lui rends donc sa protection. » Après quoi ʿUthmān (qu’Allāh l’agrée) s’en alla.
Or, Labīd ibn Rabīʿa ibn Mālik ibn Jaʿfar se trouvait dans une assemblée de Quraysh où il déclamait ses vers. ʿUthmān s’assit avec eux. Labīd récita :
« N’est-ce pas que toute chose en dehors de Dieu est vaine ? (vers du mètre at-Ṭawīl). »
ʿUthmān commenta : « Tu dis vrai. »
Labīd continua :
« Et tout bienfait sur terre est inévitablement voué à disparaître (2). »
ʿUthmān objecta : « Tu mens ! Le bienfait du Paradis, lui, ne disparaît pas. »
Labīd s’étonna : « Ô gens de Quraysh ! De tout temps, votre assemblée respectait ceux qui y prenaient place, depuis quand cela a-t-il changé ? » Un homme du groupe répliqua : « Cet homme fait partie des sots, ils sont plusieurs comme lui à avoir délaissé notre religion. Ne prends pas à cœur ce qu’il dit. » ʿUthmān riposta et la dispute s’envenima (3). L’individu se leva alors et frappa l’œil de ʿUthmān si violemment qu’il le tuméfia. Al-Walīd ibn al-Mughīra, non loin, fut témoin de la scène et constata l’ampleur du coup.
Il dit à ʿUthmān : « Par Dieu, ô fils de mon frère, ton œil n’aurait pas subi cela si tu étais resté sous ma protection ; tu bénéficiais d’une sauvegarde solide. » ʿUthmān répondit : « Par Dieu, mon œil sain souhaiterait subir le même sort que son frère pour la cause de Dieu. Je suis sous la protection de Celui qui est plus puissant et plus capable que toi, ô Abū ʿAbd Shams. » Al-Walīd reprit : « Reviens, ô fils de mon frère, reviens sous ma protection ! » ʿUthmān refusa : « Non. »
Selon Ibn Isḥāq (4), Abū Salama ibn ʿAbd al-Asad – d’après ce qu’il a entendu de son père Isḥāq ibn Yasār, lequel le tenait de Salama ibn ʿAbd Allāh ibn ʿUmar ibn Abī Salama – se réfugia quant à lui auprès d’Abū Ṭālib. Des membres de la tribu de Banū Makhzūm vinrent trouver Abū Ṭālib et lui dirent : « Ô Abū Ṭālib, pourquoi ne nous empêches-tu pas de nous en prendre à ton neveu Muḥammad, alors que tu préserves notre homme à nous qui s’est également placé sous ta protection ? » Abū Ṭālib répondit : « Il est mon neveu par sa mère, et s’il me demande protection, je la lui accorde. Si je n’assure pas la protection du fils de ma sœur, je n’assure pas non plus celle du fils de mon frère. »
C’est alors qu’Abū Lahab intervint et dit : « Ô gens… ». (5)
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(1) C’est-à-dire une défaillance inacceptable pour lui-même.
(2) La suite du vers rappelle que les jouissances terrestres sont éphémères.
(3) L’expression « shariya amruhum » indique que leur différend monta en intensité.
(4) Al-Hāfiẓ Ibn Isḥāq est l’un des premiers historiens de la Sīra.
(5) Formule interpellant l’assemblée pour la suite du récit.