Jamais auparavant nous ne nous étions autant réjouis que lorsque le Négus est apparu. Ensuite, nous sommes restés auprès de lui jusqu’à ce que certains d’entre nous repartent (1) vers La Mecque, tandis que d’autres demeurèrent sur place.
Az-Zuhri a dit : « J’ai rapporté ce récit à ‘Urwa ibn Az-Zubayr, d’après Umm Salama. » ‘Urwa répondit : « Sais-tu ce que voulait dire le Négus par ses propos : “Dieu ne m’a pas exigé de pot-de-vin lorsqu’Il m’a rendu ma royauté, pour que j’en prenne un, ni les gens ne m’ont contraint à quoi que ce soit pour que je leur obéisse dans ce domaine” ? » Je lui dis : « Non, Abû Bakr ibn ‘Abd ar-Rahmân ibn al-Hârith ibn Hishâm ne m’a pas rapporté cela d’après Umm Salama. » ‘Urwa poursuivit : « ‘Â’isha m’a raconté que le père du Négus régnait sur son peuple. Il avait un frère dont étaient issus douze fils, tandis que le père du Négus n’avait pour seul enfant que lui. Les Abyssins délibérèrent alors : “Si nous tuons le père du Négus et que nous donnons la royauté à son frère, lequel a douze fils pour lui succéder, le pouvoir demeurera longtemps à ces descendants et nous éviterons les dissensions.” Ils se rendirent donc chez lui au matin, le tuèrent, et désignèrent son frère comme roi.
Le Négus demeura auprès de son oncle et en vint à le dominer, si bien que personne ne gérait les affaires à part lui, car c’était un homme avisé et plein de détermination. Lorsque les Abyssins virent l’influence qu’il exerçait auprès de son oncle, ils dirent : “Ce jeune homme s’impose dans les affaires de son oncle ; nous craignons qu’il ne devienne roi à notre place et qu’il ne se venge de nous, puisqu’il sait que nous avons tué son père. S’il accède au pouvoir, il n’épargnera aucun notable parmi nous. Parlez-en donc à son oncle : qu’il le tue ou qu’il le chasse de notre pays.” Ils allèrent trouver son oncle et lui dirent : “Nous voyons la place qu’occupe ce garçon auprès de toi ; or tu sais que c’est nous qui avons tué son père pour te placer à sa place. Nous ne sommes pas tranquilles à l’idée qu’il puisse régner sur nous et nous faire périr. Tu dois donc soit le tuer, soit l’expulser de notre contrée.” L’oncle répliqua : “Malheur à vous ! Vous avez tué son père hier, et je devrais encore le tuer aujourd’hui ? Je préfère le chasser de votre pays.”
Ils l’emmenèrent donc, le conduisirent au marché et le vendirent à un marchand, qui l’emmena sur son navire pour six cents ou sept cents (2) pièces. Le soir venu, un nuage d’orage d’automne s’éleva ; l’oncle sortit pour profiter de la pluie et fut frappé par la foudre, qui le tua. Les Abyssins se précipitèrent alors vers ses fils, mais ils étaient tous incapables et il n’y avait rien de bon en eux ; le pouvoir se trouva dans la confusion. Certains se dirent : “Par Dieu, vous savez bien que notre seul roi possible, celui qui peut rétablir nos affaires, n’est autre que ce garçon que vous avez vendu ce matin. Si vous tenez réellement au sort de l’Abyssinie, partez le chercher avant qu’il ne soit trop tard.” Ils se mirent donc à sa poursuite, le rattrapèrent et le ramenèrent, puis ils le couronnèrent, l’installèrent sur le trône et le proclamèrent roi.
Le marchand protesta alors : “Rendez-moi mon argent, puisque j’ai acheté ce garçon et que ceux qui me l’ont vendu ont déjà touché mon paiement, avant de le reprendre à mon détriment.” Ils lui répondirent : “Nous ne te donnerons rien.” Il dit alors : “Eh bien, par Dieu, je vais m’adresser au roi lui-même.” Il se rendit auprès du Négus et lui parla en ces termes : “Ô roi, j’ai acheté un jeune esclave, j’en ai versé le prix à ceux qui me l’ont vendu…”