«Te libérer de moi?» Je répondis : «Oui, libère-moi.» Il dit alors : «Il me libéra.» Mais mon âme me tira à revenir sur mes pas, et je déclarai : «Rends-toi, que ta mère te pleure.» Il dit :
[Du mètre Al-Wâfir]
«Au nom de Dieu, le Clément, nous avons triomphé là-bas,
Et par le Miséricordieux, nous avons vaincu.
À quoi sert la bravoure d’un homme jaloux de son honneur
Lorsqu’un jour (1) nous nous avançons vers le champ de bataille?»
Puis il bondit sur moi (2) d’un seul élan, au point que je me vis comme soumis sous lui. Il dit : «Dois-je te tuer ou te libérer?» Je répondis : «Oui, libère-moi.» Alors il me libéra, et je m’éloignai de quelques pas. Ensuite, je me dis intérieurement : «Ô ‘Amr, un tel vieillard pourrait donc te maîtriser ! Par Dieu, la mort vaut mieux pour toi que la vie.» Je retournai donc vers lui et m’exclamai : «Rends-toi, que ta mère te pleure.» Alors, il bondit sur moi à nouveau en disant : «Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux !» au point que je me vis encore comme soumis sous lui. Il dit : «Dois-je te tuer ou te libérer?» Je répondis : «Oui, libère-moi.» Il dit : «C’est trop tard. Ô servante, apporte-moi le couteau.» Elle le lui apporta, et il me rasa la houppe. Chez les Arabes, lorsqu’on s’emparait d’un homme et qu’on lui rasait la houppe, on le réduisait en esclavage. Je restai donc un temps à son service.
Ensuite, il me dit : «Ô ‘Amr, je veux que tu traverses la steppe avec moi. Je n’ai aucune crainte de toi, car, au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux, j’ai confiance.» Nous marchâmes jusqu’à ce que nous parvînmes à un oued embrouillé et inextricable (3), impressionnant et effrayant (4). Là, il cria de toute sa voix : «Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux !» Alors il ne resta aucun oiseau dans son nid qui ne s’envolât. Il répéta son appel, et il ne resta aucune bête sauvage dans sa tanière qui ne fût effrayée et ne prît la fuite. Il appela une troisième fois, et voilà qu’un Abyssin surgit de l’oued, aussi grand qu’un palmier élancé.
Il me dit : «Ô ‘Amr, si tu nous vois en train de lutter (5), dis : “Mon compagnon l’a emporté par ‘Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux.’”» Or, quand je les vis aux prises, je m’écriai : «Mon compagnon l’a emporté par al-Lât et al-‘Uzzâ !» Le vieillard ne fit rien. Puis il revint vers moi et dit : «Je vois bien que tu as contredit mes paroles.» Je répondis : «Oui, et je ne le referai plus.» Il dit : «Si tu nous vois de nouveau en train de lutter, dis : ‘Mon compagnon l’a emporté par Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux.’» Je dis : «J’y consens.» Quand je les vis de nouveau se ruer l’un sur l’autre, je m’écriai : «Il l’a emporté…»