«Agis donc, peut-être que Dieu nous y accordera une bénédiction.» Je partis donc pour le prendre. Par Dieu, je ne l’ai pris que parce que je n’en avais pas trouvé d’autre. Et à peine l’avais-je emporté et rapporté sous ma tente que mes deux seins se mirent à couler du lait que Dieu voulut bien m’accorder, de sorte qu’il but à satiété, et son frère but également à satiété. Mon mari se dirigea ensuite vers notre vieille chamelle, et la voilà pleine de lait : il la trait, en but et j’en bus, jusqu’à ce que nous soyons tous deux rassasiés. Nous passâmes ainsi la meilleure des nuits.
Au matin, mon mari me dit : «Ô Halima, par Dieu (1), je constate que tu as recueilli un enfant béni ! Ne vois-tu pas tout le bien et la bénédiction dont nous avons joui cette nuit après l’avoir pris ?!» Depuis lors, Dieu ne cessa de nous offrir de plus en plus de bien. Puis nous reprîmes la route vers notre pays. Par Dieu, mon ânesse partit à telle allure que nul âne ne pouvait la rattraper, au point que mes compagnes disaient : «Malheur à toi, ô fille d’Abû Dhou’ayb, est-ce donc la même ânesse sur laquelle tu es partie avec nous ?» Je leur répondais : «Oui, par Dieu, c’est bien elle.» Elles ajoutaient : «Par Dieu, elle a quelque chose d’extraordinaire !»
Nous arrivâmes donc au pays de Banî Sa‘d, et je ne connais pas de terre plus aride que celle-là. Pourtant, mes brebis sortaient paître le matin et rentraient le soir repues, gorgées de lait, si bien que nous pouvions en traire ce que nous voulions. Mais autour de nous – ou près de nous – pas une brebis ne laissait couler la moindre goutte de lait. Les troupeaux voisins revenaient affamés, de sorte que leurs maîtres disaient à leurs bergers : «Malheur à vous, suivez plutôt le même itinéraire que les brebis de la fille d’Abû Dhou’ayb !» Ils partaient donc avec mes brebis là où elles allaient, mais rentraient le soir avec leurs bêtes affamées, sans la moindre goutte de lait, tandis que mes brebis rentraient rassasiées, pleines de lait, et nous en notions ce que nous voulions.
Ainsi Dieu ne cessa de nous montrer Sa bénédiction et de nous la faire percevoir jusqu’à ce que l’enfant eût deux ans, et il grandissait d’une manière que les autres garçons ne connaissaient pas. Par Dieu, il n’avait pas encore atteint deux ans qu’il était déjà un garçon robuste (2). Nous l’amenâmes donc auprès de sa mère, alors que nous étions plus attachés à lui que jamais en raison de la bénédiction que nous observions à travers lui.
Quand sa mère le vit, elle nous dit : «Ô nourrice, laissez-nous terminer cette autre année avec notre enfant, car nous craignons qu’il ne soit touché par l’épidémie de La Mecque.» Par Dieu, nous ne cessâmes de la supplier si bien qu’elle consentit. Elle nous le confia donc, et nous demeurâmes avec lui deux ou trois mois.
Alors qu’il se trouvait derrière nos tentes à garder du petit bétail en compagnie d’un frère de lait, ce dernier accourut (3) en disant : «Voilà mon frère qurayshite qu’ont abordé deux hommes vêtus de blanc ; ils l’ont allongé, puis lui ont ouvert le ventre.» Je partis en courant avec son père et nous le trouvâmes debout, le visage décomposé (4). Son père le prit dans ses bras et lui demanda : «Ô mon fils, qu’as-tu donc ?» Il répondit : «Deux hommes vêtus de blanc sont venus à moi, ils m’ont allongé, ont ouvert mon ventre, en ont retiré quelque chose qu’ils ont jeté, puis ils ont tout remis comme auparavant.» Nous le remontâmes alors avec nous.
Son père dit : «Ô Halima, je crains que mon fils ne soit atteint ; viens, ramenons-le à sa famille avant que n’apparaisse ce que nous redoutons.» Halima raconte : «Nous l’emportâmes donc, et sa mère ne s’attendait pas à nous voir arriver avec lui. Quand nous nous présentâmes (5) à elle, elle nous dit : “Qu’est-ce qui vous a fait revenir avec lui si vite, ô nourrice, alors que vous étiez si empressés de le garder ?” Nous répondîmes : “Par Dieu, rien d’autre, si ce n’est que Dieu a accompli pour nous ce qui nous incombait, et nous avons estimé avoir rempli notre mission. Nous avons craint qu’il ne lui arrive quelque malheur, alors nous préférons te le rendre.” Elle répliqua : “Ce n’est pas là votre seule raison ; dites-moi donc la vérité sur ce qui vous est arrivé.” Elle ne nous laissa pas en paix avant que…”»