La nouvelle se répandit dans son pays. Au matin, Kisrâ en fut rempli d’effroi, mais il sut patienter en faisant preuve de bravoure. Il estima cependant qu’il ne pouvait plus en dissimuler la cause à ses marzabans (satrapes) ; il les convoqua donc, se coiffa de sa couronne, s’assit sur son trône, puis leur envoya un appel. Lorsqu’ils furent réunis autour de lui, il leur dit : « Savez-vous pourquoi (1) je vous ai fait venir ? » Ils répondirent : « Non, à moins que le roi ne nous en informe. »
Pendant qu’ils en étaient là, une lettre leur parvint annonçant l’extinction des feux (sacrés), ce qui redoubla son chagrin. Il leur raconta alors ce qu’il avait vu et ce qui l’avait épouvanté. Le mobadhân déclara : « Moi aussi, qu’Allâh redresse le roi, j’ai fait un rêve cette nuit. » Puis il lui narra ce songe impliquant des chameaux. Kisrâ demanda : « Qu’est-ce que cela signifie, ô mobadhân ? » Il répondit : « C’est un événement qui aura lieu dans le pays des Arabes. » (Il était, parmi eux, le plus savant.)
C’est alors que Kisrâ rédigea : « De Kisrâ, roi des rois, à al-Nuʿmân ibn al-Mundhir. Ceci fait, envoie-moi un homme versé dans ce que je souhaite lui demander. » Al-Nuʿmân lui dépêcha donc ʿAbd al-Masîḥ ibn ʿAmr ibn Ḥayyân ibn Buqaylah (2) al-Ghassânî. Quand ce dernier arriva, Kisrâ lui demanda : « Sais-tu de quoi je souhaite t’interroger ? » Il répondit : « Que le roi me mette au fait de sa question, ou bien qu’il m’interroge directement ; si j’ai la connaissance de ce qu’il demande, je la lui transmettrai, sinon je lui indiquerai la personne qui la détient. » Kisrâ l’informa alors de la raison pour laquelle il l’avait convoqué.
ʿAbd al-Masîḥ dit : « La connaissance de ce sujet se trouve auprès d’un oncle maternel qui demeure aux confins du Shâm, nommé Satiḥ. » Kisrâ reprit : « Va donc le trouver et interroge-le sur ce dont je t’ai parlé, puis rapporte-m’en l’explication. » ʿAbd al-Masîḥ se rendit donc auprès de Satiḥ, déjà au seuil de la mort. Il le salua et lui adressa la parole, mais Satiḥ ne lui répondit pas. Alors ʿAbd al-Masîḥ déclama :
[Vers en rajaz]
(3) « Est-il sourd ou entend-il, ce noble du Yémen ?
(4) Ou la mort l’a-t-elle déjà saisi, l’ayant privé de tout élan ?
(5) Ô toi qui résous les affaires ardues, demeurées intraitables pour tant de gens,
Voici que se tient devant toi l’aîné de mon clan, issu de la famille Sanan,
Et dont la mère vient de la lignée de Dhiʾb ibn Ḥajan,
(6) Homme à la dent bleutée et à l’oreille finement dressée. »