Ya‘qūb ibn ‘Ubayd m’a rapporté, d’après ‘Alī ibn ‘Āsim, d’après Sawwār ibn ‘Abd Allāh, d’après Abū Yāsīn, qui dit :
Nous étions assis avec al-Hasan dans la mosquée. Il se leva et rentra auprès de ⦗130⦘ sa famille. Nous restâmes après son départ à converser avec quelques-uns de ses compagnons âgés. Un Bédouin des Banū Sulaym entra alors dans la mosquée et se mit à demander : « Qui pourrait m’indiquer où trouver al-Hasan al-Basrī ? » Je lui dis de s’asseoir. Il s’assit, puis je lui demandai : « Que désires-tu ? » Il répondit :
« Je suis un homme du désert. J’ai un frère qui comptait parmi les plus robustes de son peuple. Un mal le frappa et persista au point que nous dûmes le mettre aux fers. Il nous donnait beaucoup de peine.
« Un jour que nous conversions dans notre lieu de réunion, une voix nous lança : “Que la paix soit sur vous !” Nous ne voyions pourtant personne. Nous lui rendîmes son salut, puis elle reprit : “Ô vous qui êtes ici ! Nous avons vécu dans votre voisinage sans y trouver aucun mal et n’avons vu de vous que du bien. Mais un insensé des nôtres s’en est pris à votre compagnon. Nous avons voulu l’amener à le laisser tranquille, mais il a refusé. Voyant cela, nous avons tenu à vous présenter nos excuses.”
« Puis la voix s’adressa au frère du malade : “Untel ! Écoute : tel jour, rassemble les tiens, puis attache ton frère et assurez-vous de bien le maintenir. S’il vous échappe, vous ne pourrez plus jamais le maîtriser. Charge-le ensuite sur un chameau et conduis-le dans telle vallée. Prends alors une petite portion de la plante qui y pousse et fais-la-lui avaler de force. Garde-toi de le laisser vous échapper : s’il s’échappe, vous ne pourrez plus jamais le maîtriser. Maintenez-le donc bien !”
« Je demandai : “Qu’Allah te fasse miséricorde ! Mais qui m’indiquera cette vallée et cette plante ?” La voix répondit : “Ce jour-là, tu entendras une voix devant toi : suis-la.”
« Le jour venu, je rassemblai les miens. Or mon frère n’avait plus la même force ni la même vigueur qu’auparavant. Nous luttâmes avec lui jusqu’à l’avoir solidement attaché. Puis ⦗131⦘ je le chargeai sur un chameau. J’entendis alors une voix devant moi : “Par ici !” Nous ne cessâmes de la suivre, tandis qu’elle répétait : “Par ici, Untel ! Maintenez-le bien : s’il vous échappe, vous ne pourrez plus jamais le maîtriser !”
« Puis elle dit : “Descends dans cette vallée.” Elle ajouta : “Fais agenouiller le chameau et maintenez-le bien.” Notre compagnon n’avait plus la même vigueur ni la même force qu’auparavant. Nous le maintînmes donc solidement. La voix dit alors : “Untel, lève-toi, prends de cette plante et procède de telle et telle façon.” Nous exécutâmes ses instructions, tandis qu’elle répétait : “Maintenez-le bien : s’il s’échappe, vous ne pourrez plus le maîtriser !”
« Voilà que nous ne parvenions plus à contenir notre compagnon. La voix se mit à crier : “Maintenez-le bien !” jusqu’à ce que nous l’eussions solidement immobilisé. Lorsque la préparation eut pénétré dans son ventre, le soulagement vint, pour nous comme pour lui. Il ouvrit les yeux, se tourna vers nous et demanda : “Mon frère, dans quel état étais-je donc pour que vous m’ayez traité ainsi ?” Je lui répondis : “Mon frère, ne nous interroge pas.” Il reprit : “Mon frère, dis-moi dans quel état j’étais pour en être arrivé à ce que je vois !” Je lui répétai : “Mon frère, ne nous interroge pas.”
« La voix dit alors : “Laissez-le aller et délivrez-le des fers qui l’entravent.” Je lui répondis : “Tu as vu ce qu’il nous a fait endurer, et je crains qu’il ne parte à l’aventure.” Elle répliqua : “Non, par Allah ! Cela ne lui reviendra plus jusqu’au Jour de la Résurrection. Délivrez-le donc !” Nous le délivrâmes.
« Une fois libéré, il se tourna vers moi et demanda : “Mon frère, que m’est-il arrivé pour que je me retrouve dans cet état ?” Je répondis : “Ne m’interroge pas.” La voix dit : “Laissez-le tranquille.”
« Je lui dis alors : “Qu’Allah te fasse miséricorde ! Tu nous as fait du bien. Il reste toutefois une chose sur laquelle je voudrais que tu m’éclaires.” Elle demanda : “Laquelle ?” Je répondis : “Lorsque tu nous as tenu les propos que tu sais, j’ai fait vœu, si Allah, Puissant et Majestueux, guérissait mon frère, d’accomplir le pèlerinage à pied, attaché à une longe.”
« Elle répondit : “Par Allah, voilà une question ⦗132⦘ dont nous n’avons aucune connaissance. Mais je vais t’indiquer à qui t’adresser : rends-toi à cet endroit — elle précisa lequel —, puis va à Bassora et demande où trouver al-Hasan ibn Abī al-Hasan. Interroge-le à ce sujet et conforme-toi à sa réponse, car c’est un homme pieux.” »
Abū Yāsīn poursuivit : Nous nous rendîmes à la porte d’al-Hasan et je demandai la permission d’entrer. La servante sortit, puis retourna auprès de lui et lui dit : « Abū Yāsīn est à la porte. » Il répondit : « Dis-lui d’entrer. »
J’entrai et le trouvai dans une pièce que je crois avoir été faite de roseaux. Il s’y trouvait un lit au sommier de cordelettes tressées, sur lequel al-Hasan était assis. Je le saluai et il me rendit mon salut, puis me demanda : « Abū Yāsīn, nous venons tout juste de nous quitter. Que désires-tu ? »
Je répondis : « Abū Sa‘īd, quelqu’un m’accompagne ; permets-lui d’entrer. » Il dit : « Oui », puis ordonna aux domestiques : « Faites-le entrer. »
L’homme entra, le salua et s’assit auprès de lui. Je lui dis : « Reprends ton récit comme tu me l’as raconté. » Il le reprit depuis le début, tandis qu’al-Hasan lui faisait face. Lorsqu’il arriva aux mots : « Va le voir et interroge-le, car c’est un homme pieux », al-Hasan, par Allah, se mit à pleurer. Puis il dit :
« Quant à la longe, elle relève de l’obéissance à Satan : ne t’attache donc pas à une longe et acquitte-toi de l’expiation de ton serment. Quant à la marche, rends-toi à pied à la Maison d’Allah, Puissant et Majestueux, et accomplis ton vœu. »