26 – Par une autre chaîne de transmission : à l’époque de Muʿâwiya vivait un Bédouin. Son épouse et ses filles lui dirent : « Va donc voir le Commandeur des croyants, expose-lui ta condition et demande-lui assistance ; peut-être Allah te fera-t-Il parvenir quelque subsistance par son entremise. » Il répondit : « Je n’ai pas le moindre moyen. » Elles vendirent alors quelques bijoux et effets domestiques, et il prit la route jusqu’à ce qu’il arrive chez Muʿâwiya.
À son entrée, harassé par le voyage, il vit la foule pressée autour de Muʿâwiya et ne parvint pas à lui adresser la parole. Il tourna donc derrière lui, s’assit au pied du lit, entre deux coussins, et, la tête lourde de fatigue, se mit à somnoler. Il finit par s’endormir, et l’assemblée se dispersa.
Sur le soir, Muʿâwiya sortit pour la prière du maghrib, revint souper, puis ressortit pour la prière de l’‘ishâ’, tandis que le vieil homme dormait sans rien remarquer. Une partie de la nuit s’écoula ; Muʿâwiya rentra chez lui, et le Bédouin se réveilla, transi par la fraîcheur nocturne : les lampes étaient allumées, mais la pièce ne contenait plus âme qui vive. Il gagna la cour ; les portes étaient verrouillées. Il prononça l’istirjâ‘ : « Nous appartenons à Allah… Je suis venu chercher le bien, et l’on va maintenant me prendre pour un assassin du Commandeur des croyants. » Il chercha en vain un endroit où se cacher jusqu’à l’aube, puis se glissa sous le lit de Muʿâwiya.
Quand une autre portion de la nuit eut passé, Muʿâwiya reparut : c’était un vieil homme, au ventre proéminent, drapé d’une mante rouge. Il s’assit sur le lit ; le Bédouin, terrifié, se disait : « Cette fois, ma mort est arrivée. » Muʿâwiya appela : « Garçon ! » Un serviteur se présenta. – « Va chez la fille de Quraza et fais-la venir. » Le serviteur s’exécuta ; elle répondit : « Je ne le puis. » Il insista : « Je t’en conjure. » Elle finit par venir, ⦗29⦘ accompagnée de servantes qui la dissimulaient, s’assit à ses côtés et les servantes se retirèrent.
Après un moment d’entretien, Muʿâwiya lui dit : « Je t’en adjure, lève-toi et marche. » Il ôta son manteau : elle ne garda qu’une tunique fine de soie où l’on distinguait tout son corps. Elle marcha. – « Reviens », ordonna-t-il ; elle revint. – « Tourne le dos » ; elle s’exécuta, sous le regard du Bédouin. Quand elle se retourna de nouveau, l’éclat de ses yeux aperçut le vieil homme sous le lit ; elle poussa un cri : « Je suis déshonorée ! » Elle s’assit en se couvrant de ses mains. Muʿâwiya s’approcha : « Qu’as-tu donc, malheureuse ? » – « Un homme, sous le lit ! » Muʿâwiya y passa la main, empoigna une tête clairsemée de cheveux et, comprenant qu’il s’agissait d’un vieillard, le relâcha.
La fille de Quraza remit ses vêtements et regagna sa demeure. Le vieil homme sortit à son tour : « Ô Commandeur des croyants, que la franchise me vaille ta bienveillance. » – « Voyons. » Il lui conta toute l’histoire. Muʿâwiya répondit : « Il n’y a pas de mal pour toi. » Puis il se mit à rire, le questionnant sans cesse, et le Bédouin, volubile, répondait à tout.
Au matin, Muʿâwiya appela un de ses eunuques et lui dit : « Prends cet homme par la main, conduis-le chez la fille de Quraza et dis-lui : “Voici celui qui a été seul avec toi cette nuit ; pour une telle retraite, il y a droit à une nuḥla (présent nuptial). Remets-lui donc sa nuḥla.” »
L’eunuque l’y mena et rapporta les paroles de Muʿâwiya. Elle congédia la servante, retint le Bédouin et s’écria : « Malheureux ! Quelle est ton histoire ? » Il la lui conta. Elle le gratifia, fit charger sa monture de vêtements et d’autres biens, puis lui dit : « Lorsque tu sortiras d’ici, ne demeure pas dans cette région ; si quelqu’un t’y voit, je m’en prendrai à toi. » Elle craignait qu’il ne reste et, chaque fois que Muʿâwiya la rappelait, il évoquait devant elle l’incident. Elle ordonna alors à un page : « Emmène-le, lui et son chargement, mets-le en selle puis pique sa monture jusqu’à ce qu’il ait quitté cette contrée. » ⦗30⦘ Le Bédouin repartit ainsi, comblé de ce qu’il souhaitait.