Sur la question du lafẓ (la formulation)
Nous en arrivons à présent au véritable objectif de cet ouvrage : expliquer la divergence qui opposa les spécialistes du hadith au sujet du lafẓ du Coran, divergence qui les conduisit à se détester et à s’excommunier mutuellement. Or ce sur quoi ils se sont querellés n’est pas de nature à rompre la concorde ni à instaurer la froideur, car ils demeurent unanimes sur un principe fondamental : le Coran est la parole d’Allah, incréée, en tout lieu, sous tous rapports et en toutes circonstances. Leur désaccord ne porte que sur une question secondaire dont la subtilité et l’obscurité leur ont échappé. Chaque groupe s’est donc accroché à un pan de la question sans disposer des outils de discernement, de l’examen des théologiens ni de la maîtrise de la langue.
Ainsi, lorsque l’un d’eux songe à la récitation (qirâʾa), il peut la tenir pour identique au Coran : l’auditeur entend la récitation et, en entendant la récitation, il entend le Coran. Allah — exalté soit-Il — dit : « Écoutez-le attentivement » et : « jusqu’à ce qu’il entende la parole d’Allah ». Ils constatent d’ailleurs que les Arabes appellent parfois la récitation « Qurʾân ». Le poète, à propos de ʿUthmân ibn ʿAffân — qu’Allah l’agrée —, a dit :
« Ils ont sacrifié un vieillard aux tempes blanchies,
dont le front portait la marque de la prosternation ;
il passait la nuit entière en tasbîḥ et en Qurʾân »,
c’est-à-dire en glorification et en récitation.
Abû ʿUbayd rapporte également : « On dit : “j’ai lu une qirâʾa” et “j’ai lu un qurʾân” avec le même sens », considérant ces deux termes comme des noms d’action du verbe qaraʾa (lire).
Allah — Très-Haut — dit encore : « Le Qurʾân de l’aube ; car le Qurʾân de l’aube est attesté », c’est-à-dire : la récitation de l’aube.
De là, certains concluent que la récitation est elle-même le Coran et qu’elle est donc incréée.
Un autre, réfléchissant à la récitation, la considère plutôt comme un acte, car la récompense divine vise l’action accomplie, non la simple présence du Coran sur terre. Il entend les gens dire : « Aujourd’hui, j’ai lu telle et telle sourate », où « j’ai lu » équivaut à « j’ai fait », comme on dit : « j’ai frappé », « j’ai mangé », « j’ai bu ». Il les entend encore déclarer : « La récitation d’Untel est meilleure que celle d’Untel », voulant dire : l’exécution d’Untel est meilleure ou plus correcte que celle d’Untel. Tout cela renvoie à l’action, car il n’existe pas un Coran plus beau qu’un autre. Par conséquent, de ce point de vue, il estime que la récitation est un acte et qu’elle n’est pas