Le critère décisif, ici, relève du goût sûr pour la langue arabe, de la finesse de son intelligence et de l’examen attentif de ses emplois attestés. Sîbawayh a, d’ailleurs, explicitement mentionné l’idée d’emphase sans exclure les autres implications. On comprend aussi la chose suivante : il répugnerait à quelqu’un qui aurait affranchi, mettons, dix esclaves, de se tourner vers l’un d’eux pour lui dire : « C’est toi que j’ai affranchi ». Tout auditeur le reprendrait aussitôt : « Les autres aussi, tu les as affranchis ! ». Si l’on ne saisissait pas la nuance d’exclusivité, cette formulation ne paraîtrait ni choquante ni digne d’être blâmée.
Considère encore la parole d’Allah – 2 : 40 : « Craignez-Moi donc », et 2 : 41 : « Et craignez-Moi » – ; n’y entends-tu pas la force du sens : « Ne redoutez que Moi, ne craignez que Moi » ? De même, « iyyâka naʿbudu wa-iyyâka nastaʿîn » signifie, en substance : « Nous n’adorons que Toi et nous ne cherchons l’assistance que près de Toi ». Tout esprit au goût sain perçoit cette exclusivité dans le contexte ; nul besoin de tenir compte des arguties de ceux dont la compréhension est restreinte et que hante le doute : ils sont le fléau des sciences, le malheur des esprits et des intelligences.
Ajoute à cela que le pronom détaché « iyyâka » désigne la Personne même, dans une mesure que ne possède pas le pronom enclitique. Dire : « iyyâka qasadt, wa-aḥbabt » (« C’est Toi que j’ai visé et aimé ») suggère plus nettement que c’est Ta réalité et Ton essence qui font l’objet de mon intention, plus que ne le ferait : « qaṣadtuka wa-aḥbabtuka ». L’expression « iyyâka aʿnî » veut dire : « c’est bien ta personne, ton être véritable que je vise ».
C’est pour cette raison que certains grammairiens ont affirmé que « iyyâ » est un nom indépendant, auquel le pronom enclitique est ajouté ; aucun argument vraiment convaincant n’a encore réfuté cette opinion.
N’étant pas ici dans un traité de grammaire, nous nous abstenons de développer davantage : nous aurions sinon exposé les diverses positions des grammairiens, défendu la plus solide d’entre elles, et, si Allah le veut, nous pourrons peut-être y revenir.
La répétition de « iyyâka » une seconde fois montre que chacun des deux verbes se rattache séparément à Lui. En réitérant le pronom, on crée une force d’exigence qu’on ne trouverait pas si on l’omet. Si, par exemple, tu t’adresses à un roi : « C’est Toi que j’aime, et c’est Toi que je crains », l’exclusivité de l’amour et de la crainte pour sa personne, ainsi que le soin mis à la nommer, sont bien plus marqués que si tu disais : « C’est Toi que j’aime et crains ».