Il a déjà été fait mention, dans le hadith authentique rapporté par Abû Saʿîd, de l’incantation (ruqya) que l’ange Gabriel récita sur le Prophète ﷺ ; on y entend : « Au nom d’Allah, je te conjure ; contre tout ce qui te porte atteinte, contre le mal de toute âme et contre l’œil d’un envieux ; qu’Allah te guérisse. » On y sollicite donc explicitement la protection contre le mal que cause l’œil de l’envieux.
Or il est manifeste que cet œil ne produit pas d’effet par sa simple présence : si l’envieux portait sur l’autre un regard distrait, indifférent – tel celui qu’il jette sur la terre ou la montagne –, rien n’en résulterait. Le danger naît seulement lorsqu’il fixe sa victime d’un œil chargé d’une âme pernicieuse, envenimée, aiguisée ; son for intérieur s’est alors pétri de colère, de malveillance et d’envie. Ce regard, ainsi armé, atteint l’envié à la mesure de la fragilité de celui-ci et de la force de l’âme de l’envieux : parfois il le blesse mortellement et le fait périr, à l’image d’une flèche décochée sur un homme nu qui l’atteindrait en plein cœur ; parfois il le terrasse et le rend malade. Les expériences vécues, tant par les spécialistes que par le commun des mortels, sont trop nombreuses pour être énumérées.
L’influence de cet œil ne s’exerce donc que par l’intermédiaire d’une âme corrompue ; en cela, il ressemble au serpent dont le venin n’agit que lorsqu’il mord et s’échauffe. La bête, sous l’effet de la colère et de la malignité, produit alors en elle-même cette qualité qu’est le poison et l’inocule à la victime. Chez certaines espèces, cette disposition se renforce au point d’opérer par le simple regard : elle peut aveugler la vue et faire avorter la femme enceinte, comme l’a indiqué le Prophète ﷺ au sujet du serpent « à queue tronquée » (al-abtar) et de celui « aux deux bandes » (dhû t-tufyatayn). Il dit en effet : « Tuez-les, car ils font perdre la vue et provoquent la fausse-couche. »
Si telle est la puissance des serpents, que dire alors des âmes mauvaises, colériques et envieuses lorsqu’elles se chargent de leur rage, exhalent leur mal et se dirigent vers l’objet de leur envie ? Par Allah, combien de morts ont-elles laissés derrière elles ! Combien de dépouillés ! Combien de bien portants se sont soudain retrouvés, exsangues, cloués au lit, tandis que leur médecin déclarait : « J’ignore de quelle maladie il souffre. » Il disait vrai : ce mal n’appartient pas à la science des humeurs ; il relève de la science des âmes, de leurs qualités, de leurs modalités, de la connaissance de leurs effets sur les corps et les tempéraments, et de la façon dont ceux-ci réagissent.
Un tel savoir n’est accessible qu’à une élite ; ceux qui en sont voilés le nient. Nul ne perçoit cette influence, son lien avec la nature physique et la réaction de celle-ci, sinon celui qui en a goûté quelque chose.
Les corps, au fond, ne sont-ils pas semblables à des troncs d’arbre jetés à terre ? Et les réactions, les effets, l’apparition de ce qui