Cette objection est plus viciée encore que la précédente ; elle procède d’un pur esprit de chicane et de controverse.
Que l’on compare, en outre, ce grief à l’affirmation de la plupart des théologiens – et peut-être notre objecteur est-il des leurs – selon laquelle, en dernière analyse, la miséricorde n’a d’autre portée que la bienfaisance pure. Quant à la tendresse et à la douceur que l’on constate dans le monde sensible, on ne les attribue pas à Allah ; Sa miséricorde, selon eux, se réduit à Sa bienfaisance absolue. Certes, nous ne faisons pas nôtre cette position : nous affirmons pour Allah une miséricorde véritable, telle qu’Il Se l’est attribuée, sanctifiée et purifiée des particularités propres aux créatures – de même que nous le disons pour Sa volonté, Son ouïe, Sa vue, Sa science, Sa vie et l’ensemble de Ses attributs parfaits. Si nous évoquons néanmoins cette opinion, c’est uniquement pour montrer l’inanité de l’objection formulée par notre contradicteur contre les propos de ses propres maîtres et de ceux qui suivent la voie des théologiens.
Ajoutons ceci : la miséricorde est indissociable de la volonté de bienfaisance ; elle implique la bienfaisance elle-même, ou du moins la volonté de la produire, comme le particulier suppose le général. De même qu’il est impossible que le particulier existe sans le général, il est impossible que la miséricorde existe sans la bienfaisance ou sans la volonté de la réaliser.
Quant au cas de la mère impotente : même si elle est dans l’incapacité d’exercer la bienfaisance en acte, elle l’exerce par son intention. Sa miséricorde ne se sépare jamais d’une ferme volonté de faire le bien, à laquelle se joint ce qu’elle est en mesure d’accomplir – prière, renoncement en faveur d’autrui à ce qu’elle possède, et ainsi de suite. Que certains bienfaits demeurent hors de sa portée ne retire rien au lien intrinsèque entre sa miséricorde et la bienfaisance qu’elle peut effectivement dispenser : c’est là une évidence.
S’agissant, à présent, du roi au cœur dur : lorsqu’il accorde quelque faveur, cette faveur n’est pas pour autant miséricorde. La bienfaisance est plus large que la miséricorde, et ce qui est plus général n’implique pas nécessairement ce qui est plus particulier ; nul ne l’a prétendu, et l’objection ne saurait donc les atteindre. On pourrait même soutenir que la bienfaisance véritable implique la miséricorde ; dès lors, l’acte dudit roi ne serait pas, à proprement parler, un acte de bienfaisance, bien que son apparence puisse le laisser croire.
En somme, l’entêtement et l’esprit de controverse qui nourrissent cette objection sont trop manifestes pour qu’il vaille la peine de la réfuter plus longuement.