— c’est-à-dire : « quelle est donc cette clameur ? » Or, dans cet exemple, on fait dépendre le principe du dérivé ; à plus forte raison est-il permis d’expliquer un féminin par un masculin, puisqu’il s’agirait alors de faire dépendre le dérivé du principe. Voilà qui constitue un argument solide.
Deux objections, toutes deux infirmes et non contraignantes, ont pourtant été formulées.
La première : si l’on admettait qu’un mot féminin pût être interprété par un masculin correspondant, et inversement, on pourrait dire : « kallamatnī Zayd », « akramatnī ʿAmr », ou encore : « kallamanī Hind » et « akramanī Zaynab », en entendant « Zayd » et « ʿAmr » au sens de « l’âme » ou « le corps », et « Hind » et « Zaynab » au sens de « la personne » ou « l’apparence ». Cela est évidemment erroné, et l’objection ne tient pas, car les grammairiens n’ont jamais prétendu que cette licence fût générale ; ils ont seulement dit qu’elle peut, dans certains contextes, être recevable. Il y a en effet une différence entre ce qui n’est permis qu’à l’occasion et ce qui relève d’une règle constante, telle que le nominatif du sujet ou l’accusatif du complément d’objet ; nul n’a affirmé que notre cas appartient à cette seconde catégorie.
De plus, cette réfutation est écartée par toutes les tournures qu’autorise la langue pour un motif précis sans qu’elles soient pour autant systématiques ; elles sont trop nombreuses pour être énumérées ici et aucun grammairien ne les conteste. N’est-ce pas, en réalité, une attaque contre les règles de l’arabe par le biais de chicanes et de contradictions auxquelles les spécialistes ne prêtent aucune attention ? Si l’on avait soutenu qu’il est loisible, en toute circonstance, de substituer chaque féminin par un masculin correspondant — et réciproquement —, la critique serait fondée ; mais on n’a dit que ceci : il est parfois permis de substituer l’un à l’autre lorsqu’un bénéfice s’ensuit, comme dans le cas — déjà mentionné — où l’on comprend la miséricorde comme bienfaisance.
La seconde objection : rapporter la miséricorde à la bienfaisance devrait être soit un emploi au sens propre, soit un emploi métaphorique ; or les deux sont impossibles. Miséricorde et bienfaisance sont, en effet, deux notions distinctes dont l’une n’implique pas nécessairement l’autre : la miséricorde peut abonder chez celui qui est incapable de bienfaisance, telle la mère impotente ; inversement, la bienfaisance peut émaner d’un homme dénué de toute miséricorde, comme un roi dur qui accorde des faveurs à certains ennemis pour l’intérêt de son royaume sans ressentir aucune compassion. Puisqu’il est établi que l’une peut se dissocier de l’autre, l’un ne saurait être appliqué à l’autre, ni au sens propre ni au sens figuré. Au sens propre, l’impossibilité est évidente. Au sens figuré, il faut que le sens métaphorique surgisse d’emblée à l’esprit pour que l’intellect puisse s’y transporter ; si les deux notions sont indépendantes, cette association ne se produit pas.