Le deuxième grief est le suivant : si l’on avance cette thèse à titre général, elle est caduque ; si, au contraire, on la formule de façon particulière, quel en serait alors le critère, et selon quelle distinction déciderait-on des cas où cet emploi se justifie et de ceux où il ne se justifie pas ?
Troisième grief : la langue arabe emploie parfois le schème faʿîl avec le tā’ lorsqu’il signifie « subi » (mafʿûl) et l’emploie aussi sans le tā’ lorsqu’il signifie « agent » (fāʿil). Jarîr, pleurant sa tante maternelle, déclare :
« Excellent compagnon ! Tu fus un vrai trésor que l’on préserve,
et je vois, au cri du corbeau, le fléau des rochers. »
Il a donc laissé « qarîn » sans tā’, bien qu’il soit pris ici au sens actif. Il ajoute ailleurs :
« Puisse-t-Il t’abreuver, où que tu séjournes, d’une ondée ininterrompue,
d’une pluie chantante au soir, d’un crachin qui ne cesse jamais. »
Ici, il a accolé le tā’ à « faqîda », mot au schème faʿîl mais signifiant « manquée », donc au sens passif.
Al-Farazdaq dit aussi :
« Je la soignai deux ans, alors qu’elle était toute proche ;
je la voyais, elle venait à moi maintes fois et j’en goûtais le parfum. »
De même, les Arabes disent : imraʾa fatîn, sarîḥ, harît – sans tā’ – avec une valeur d’agent ; ils disent encore : imraʾa farûk, halûk, rashûf, anûf, raḍûf, toujours sans tā’ et toujours au sens actif, à l’instar de ṣabûr. Ils disent également : imraʾa ʿarûb, puis – cette fois avec le tā’ – imraʾa malûla et farûqa, sans que le mot cesse pour autant d’avoir une valeur active. La prétention selon laquelle le tā’ exprimerait ici une simple intensité n’a donc aucun fondement, puisque l’on voit les deux schèmes, faʿûl et faʿîl, tantôt munis, tantôt dépourvus de cette lettre.
L’affirmation qui fait de la forme sans tā’ la forme originelle et de la forme avec tā’ une anomalie peut donc être retournée ; or, la règle générale demeure que le tā’ s’unit au féminin et se retranche devant le masculin.
Quant au verset invoqué à l’appui – « Qui fera revivre les os quand ils sont ramîm ? » –, il est tout à fait conforme à la grammaire arabe. Al-ʿiẓâm est le pluriel de ʿaẓm, nom masculin, mais il s’agit d’un pluriel dit « brisé ». Pour un tel pluriel, la syntaxe autorise qu’on tienne compte tantôt du genre collectif – d’où le pronom féminin « hiya » et non « huwa » –, tantôt de l’idée d’unité – d’où l’adjectif singulier « ramîm », à l’image de l’expression ʿaẓm ramîm. Du reste, ramîm s’emploie indifféremment pour le masculin, au singulier comme au pluriel. Jarîr dit d’ailleurs :
« Ô famille d’al-Muhallab ! Qu’Allah anéantisse leur lignée ;
les voilà réduits en poussière, sans racines ni rameaux. »