Ils se sont alors embrouillés d’une façon telle qu’il apparaît que ces gens cheminent dans des ténèbres superposées les unes aux autres. La parole de leurs prédécesseurs comporte en effet quantité d’erreurs, auxquelles la transmission et la traduction ont ajouté leurs propres fautes, et leurs successeurs y ont encore surenchéri ; ils en sont ainsi venus à une situation pire que la religion des Juifs et des Chrétiens, laquelle avait pourtant pour origine une vérité venue d’Allah, même s’ils l’ont par la suite altérée et déformée. Quant à ceux-ci, leur point de départ même est vicié, et la corruption ne fait que proliférer dans les branches. De fait, la synthèse de ce à quoi Aristote est parvenu en matière de théologie renferme un degré de corruption qu’il n’est pas possible de détailler ici ; ces gens comptent parmi les plus ignorants en la matière, et l’on y trouve plus d’erreurs encore que dans les sciences naturelles.
Tel est le constat lorsque l’on se limite à la philosophie héritée des anciens. Toutefois, ceux d’entre eux qui se réclament de l’Islam et de la langue arabe ont acquis, par le biais des musulmans, des données rationnelles saines et des connaissances divines qui les ont rendus meilleurs, plus savants et plus sensés que leurs prédécesseurs. C’est pourquoi l’on rencontre, dans les écrits d’Ibn Sînâ et de ses semblables, des approfondissements concernant les questions théologiques et les universaux de l’intellect qui n’existent pas chez les premiers – bien que lui et ses pairs soient tenus, par les croyants en Allah et en Son Messager, pour des apostats et des hypocrites.
Lorsqu’ils disent : « L’homme est composé de l’animal et du rationnel » ou « de l’animalité et de la rationalité », s’ils entendent par là qu’il est formé de deux substances, il s’ensuit que tout être pourvu d’attributs nécessaires et essentiels serait composé d’une multitude de substances ; ainsi, dans l’être humain, il y aurait une substance qui est le corps, une substance sensitive, une substance végétative, une substance animée par la volonté et une substance rationnelle – ce que tout esprit raisonnable sait être absurde. Et s’ils veulent dire qu’il est composé d’accidents, comment une substance pourrait-elle être constituée d’accidents ? Comment ceux-ci, qui ne subsistent qu’en elle, pourraient-ils la constituer, la précéder et être ses parties ? Est-ce seulement concevable ?