En toute hypothèse, le fond réel de la parole de ces gens consiste à nier l’existence nécessaire distincte de l’existence contingente, à nier l’existence du Créateur distincte des créatures, et à nier l’existence du Pré-éternel distincte des choses nouvellement advenues. Telle est la doctrine des négateurs (al-muʿaṭṭilah), et cette question a été exposée en détail ailleurs.
Le propos, ici, est de montrer que la méthode d’Ibn Sīnā et de ses adeptes, au sujet de l’« existence nécessaire », ne sert qu’à établir l’existence d’un Nécessaire, et rien de plus. Elle ne démontre pas qu’Il soit séparé du monde, si ce n’est par la voie de la négation des attributs – procédé invalide – et, quand bien même il serait valide, il n’aboutirait qu’à l’affirmation d’une existence absolue, sans prouver une existence distincte des créatures et indépendante d’elles. Il ne fait qu’établir une existence dans l’entendement, ou une existence commune aux êtres, sans apporter la preuve d’une existence différente de celle des contingents.
Ibn Sīnā n’a fait qu’emprunter cela au discours des muʿtazilites : ceux-ci avaient divisé l’existant en « créé » et « éternel », puis démontré l’existence de l’éternel ; lui a repris la division en « nécessaire » et « possible » afin de prouver l’existence du Nécessaire sans affirmer la survenance du monde, qualifiant l’existence du monde de « possible ». Ce faisant, il s’écarta de la voie de ses prédécesseurs philosophes tels qu’Aristote et ses disciples : pour eux, le « possible » n’accède pas à l’existence, et ils n’ont jamais divisé l’être en Nécessaire et Possible comme Ibn Sīnā l’a fait. Ils établirent plutôt la Cause première par le mouvement, affirmant que la sphère céleste se meut d’un mouvement de désir pour ressembler à la Cause première, laquelle, selon eux, met le ciel en mouvement comme l’aimé émeut l’amant – et leur assertion est d’autant plus dévoyée que celle d’Ibn Sīnā.
Quant à cette méthode suivie par Ibn Sīnā, ses disciples et les muʿtazilites, elle peut encore être empruntée sous d’autres formes, par exemple en disant : « L’existence se divise en ce qui se suffit à soi-même et en ce qui dépend de… »