La réalité ainsi dépouillée de toute détermination, qu’elle soit affirmative ou privative, n’a d’existence que dans l’intellect. Quant à ceux qui admettent la possibilité des « formes platoniciennes », bien que leur thèse soit viciée, ils ne disent nullement que les essences universelles soient privées de toute qualification ; ils affirment, au contraire, qu’elles existent, qu’elles ne sont pas inexistantes, mais qu’elles sont simplement séparées des réalités sensibles. L’invalidité de leur propos est notoire pour la grande majorité des gens doués de raison ; que dire, alors, de l’affirmation d’une chose absolument pure, exempte de toute détermination, négative ou positive ?
Il est de plus évident que ce qui est conditionné par des restrictions purement négatives est plus voué au néant que ce qui est conditionné par la négation des deux contraires. En effet, pour ce dernier, l’impossibilité de la non-existence n’est pas mieux fondée que celle de l’existence : son existence est tout aussi impossible que son inexistence, si bien qu’on ne peut dire de lui ni qu’il est, ni qu’il n’est pas. Quant à ce qui n’est limité que par des restrictions négatives, le néant lui sied davantage que l’être : il est inexistant, non-existant ; cette qualification signifie qu’il est inexistant, que l’existence lui est impossible, alors même que la non-existence ne l’est point ; bien au contraire, son non-être est nécessaire, tandis que son être est impossible.
Il est manifeste que cela contredit l’existence – à plus forte raison l’existence nécessaire – de manière plus radicale que la chose dont on affirme qu’il est impossible tant qu’elle existe qu’elle n’existe pas ; car celle-ci contredit l’existence tout autant qu’elle contredit le non-être, tandis que celle-là contredit le non-être sans contredire l’existence. Or, ce qui contredit une chose sans contredire son contraire est en plus franche opposition que ce qui contredit à la fois la chose et son contraire.
Ainsi, ton ennemi et l’ennemi de ton ennemi te nuisent moins qu’un ennemi qui n’est pas l’ennemi de ton ennemi : ce dernier te porte atteinte sous tous les angles, alors que les premiers te nuisent d’un côté et te profitent de l’autre.
C’est pourquoi la parole de ceux qui n’attribuent au Seigneur – exalté soit-Il – que des attributs négatifs s’oppose davantage à Son existence que celle de ceux qui ne Lui attribuent ni négations ni affirmations. Tel est précisément l’avis de ces philosophes, tels qu’Ibn Sînâ et consorts