Le propos visé ici est que la plupart des Pieux Prédécesseurs s’arrêtaient sur la parole divine : « … et nul n’en connaît l’interprétation (ta’wîl) si ce n’est Allah » [Cor. 3 : 7], estimant que le ta’wîl – c’est-à-dire la réalité ultime dont Allah S’est réservé la science – n’est connu que de Lui Seul. Un groupe parmi eux, tels Mujâhid, Ibn Qutaybah et d’autres, affirma toutefois que « les savants fermement enracinés connaissent le ta’wîl » ; ils entendaient par ta’wîl le second sens, à savoir l’exégèse (tafsîr). Les deux avis ne se contredisent donc pas quant au fond.
Quant au ta’wîl conçu comme le fait de détourner un terme de son sens apparent vers un sens différent, tel n’était pas l’usage de ce mot chez les Anciens. Ce n’est que lorsqu’il était établi que le locuteur visait réellement un sens réputé contraire à l’apparence qu’ils rangeaient cela parmi le ta’wîl qui est tafsîr, puisqu’il s’agit alors d’une explication du discours et d’un éclaircissement de l’intention du locuteur ; ou bien ils le rattachaient à l’autre catégorie, celle de la réalité objective en soi qu’Allah S’est réservée de connaître, non parce qu’elle contredirait le sens apparent, mais parce qu’elle y est incluse.
Les Pieux Prédécesseurs rejetaient les interprétations qui détournent la parole de l’intention d’Allah et de Son Messager, ce qui relève de la falsification des mots en dehors de leur place. Ils dénonçaient donc le ta’wîl fallacieux, c’est-à-dire l’exégèse erronée, tout comme nous réprouvons celui qui explique les propos d’un locuteur à rebours de son intention. Il leur arrivait également de repousser, parmi les ta’wîl relevant du tafsîr, ce dont l’authenticité n’est pas établie ; ainsi, nous rejetons une chose soit parce que nous savons qu’elle est fausse, soit parce que nous n’avons pas la preuve qu’elle est vraie. Ils n’excédaient pas à traduire un discours au profit de celui qui ne maîtrise pas la langue, mais pouvaient blâmer, dans cette traduction, ce que l’auditeur ne saisit pas ou ce qui pourrait lui nuire, de la même manière qu’ils réprouvent