Ceci relève donc des conséquences de la doctrine de ceux qui se réclament de la « réalisation ». Selon eux, le « réalisé », c’est-à-dire celui qui tient pour licite le fait de pratiquer la religion des musulmans, des juifs, des chrétiens comme celle des polythéistes, constitue la plus noble des créatures. Vient ensuite, d’après ce qu’en ont rapporté Ibn Sabʿîn et ses compagnons, le « soufi » – entendez le mystique suivant la voie des philosophes, et non pas le soufi attaché à la méthodologie des gens du ḥadith, du Livre et de la Sunnah. Le terme « soufi » est ainsi devenu polysémique ; aussi, lorsque les partisans de la doctrine de l’unité l’emploient, ils visent ce sens précis. C’est pourquoi, à leurs yeux, ce soufi l’emporte sur le philosophe : il réunit en effet la spéculation rationnelle et la dévotion, à l’instar de Suhrawardî l’exécuté et de ses semblables. Après lui, dans leur hiérarchie, vient le théologien ashʿarite ; ils placent donc les ashʿarites au-dessous des philosophes et les estiment inférieurs à ceux-ci.
Or il est notoirement établi, par accord des musulmans, que même ceux réputés inférieurs aux ashʿarites – tels les muʿtazilites et les chiites, qui considèrent l’islam obligatoire et proscrivent tout ce qui lui est étranger – sont meilleurs que les philosophes qui jugent légitime l’adhésion à la religion des musulmans, des juifs ou des chrétiens. Que dire alors des diverses écoles se réclamant d’Ahl al-Sunnah wa-l-Jamāʿah, comme les ashʿarites, les karramites, les sālimites et consorts ? Ceux-ci, tout en affirmant l’obligation de la religion islamique et l’interdiction de ce qui la contredit, réfutent les innovateurs notoirement opposés à la Sunnah et à la Communauté, tels les kharijites.