Le voyage nocturne qu’il a nommé « voyage nocturne vers le maqâm al-asarî », et qu’il s’est attribué à l’image du voyage nocturne du Prophète – paix et bénédictions d’Allâh sur lui –, n’est en substance que du même ordre que l’isrâ selon l’interprétation qu’en ont donnée Ibn Sînâ et ceux qui l’ont suivi, tels ar-Râzî, al-Hamdânî et leurs semblables, concernant l’isrâ du Prophète – que la prière et la paix d’Allâh soient sur lui. Ils l’ont en effet rangé dans la catégorie du kashf ʿilmî (dévoilement intellectuel). Ils ont procédé de la même manière à propos de la Parole adressée à Mûsâ, soutenant que tout ce qui lui fut communiqué se produisit à l’intérieur de sa propre personne.
De là, Ibn ʿArabî revendiqua pour lui-même un isrâ, entièrement forgé dans son for intérieur et dans son imagination : c’est lui qui parlait et c’est lui qui répondait. Or, la sphère de l’imaginaire est un domaine qu’Allâh seul embrasse. Ibn ʿArabî prétend que l’imagination constitue le monde de la réalité et il l’exalte d’une façon extrême. Ainsi, dans son imaginaire, il se met à parler des maîtres spirituels et de leur tawḥîd par des propos qui portent atteinte à leur tawḥîd, tout en prétendant leur avoir enseigné le tawḥîd durant ce prétendu voyage nocturne. Tout cela relève du même registre que le « Qurʾân » de Musaylima – voire pire encore – : c’est une parole créée qu’il a inventée en lui-même.
Quant à al-Junayd – qu’Allâh lui fasse miséricorde –, il s’exprima avec la parole des imâms véritablement connaisseurs, car nombre de soufis sont tombés dans une forme de ḥulûl (incarnation) et d’ittiḥâd (union), comme Abû Nuʿaym l’a rapporté dans al-Ḥilya et al-Qushayrî dans sa Risâla. Al-Junayd a ainsi précisé que le tawḥîd ne se réalise qu’en distinguant l’Éternel (al-Qadîm) du contingent (al-Muḥdath).