et les gens l’attaquèrent en disant : « S’il l’a choisi, c’est parce qu’il le déteste » (86). Or, chaque fois que le Prophète ﷺ quittait Médine, il y établissait pour le remplacer un homme de sa communauté, sous l’autorité duquel demeuraient les croyants restés sur place. L’année de Tabûk, cependant, il n’autorisa aucun croyant capable de partir à demeurer en arrière ; nul ne resta donc sans excuse sinon le désobéissant à Allah et à Son Messager. Cette délégation paraissait ainsi de moindre portée, et les hypocrites s’en prirent à ‘Alî pour cette raison. Le Prophète ﷺ précisa donc : « Je ne t’ai pas désigné parce que ta valeur serait moindre à mes yeux ; Moïse, lui aussi, avait confié la relève à Aaron, son associé dans la mission prophétique. Ne te suffit-il pas d’être à mon égard ce qu’Aaron était pour Moïse, me remplaçant auprès de ma famille comme il remplaça son frère ? »
Il est d’ailleurs notoire qu’avant lui le Prophète avait déjà désigné d’autres lieutenants (87), lesquels occupaient auprès de lui la même place (88) ; cette fonction n’était donc pas un privilège qui lui fût propre. Si cette délégation avait été supérieure aux précédentes, ‘Alî — qu’Allah l’agrée — ne l’aurait pas ignoré ; or il sortit vers le Prophète en pleurant (89) et s’exclama : « Me laisses-tu en arrière parmi les femmes et les enfants ? »
La preuve en est encore qu’après cette délégation il plaça Abû Bakr au-dessus de lui, au cours de l’an neuf : l’intérim de Tabûk se situait au début de l’expédition, puis, à son retour, le Prophète nomma [3/b] Abû Bakr (90) commandeur du pèlerinage et lui adjoignit ‘Alî. Lorsque celui-ci le rejoignit, il lui demanda : « Es-tu le chef ou l’exécutant ? » — « L’exécutant », répondit-il (91). Abû Bakr dirigeait donc la prière pour ‘Alî et les autres, et il ordonnait à ‘Alî comme aux autres Compagnons qui lui obéissaient. Quant à ‘Alî, il se chargeait de proclamer la rupture des pactes conclus entre le Prophète ﷺ et les polythéistes, car la coutume voulait qu’aucun contrat ne fût conclu ni rompu sinon par un homme de sa maison ; c’est à cette habitude qu’il ﷺ fit allusion en disant : « Personne ne transmettra cette déclaration de ma part, si ce n’est un homme de ma famille » (92).
Il ne s’agissait donc pas d’une prérogative réservée à ‘Alî — qu’Allah l’agrée ; n’importe quel membre de sa lignée aurait pu remplir cette mission. Il n’en demeure pas moins qu’après le Messager d’Allah ﷺ, ‘Alî est le meilleur des Banû Hâshim.
(86) Ce récit apparaît également dans le hadith de Saʿd b. Abî Waqqâs rapporté par al-Nasâʾî, Khaṣâʾiṣ, p. 51, n° 42 ; l’éditeur en juge la chaîne authentique. Le texte dit : « Lorsque le Messager d’Allah ﷺ se rendit à Tabûk, il laissa ʿAlî à Médine ; on prétendit alors qu’il s’était lassé de lui et n’aimait plus sa compagnie… ». – Or l’isnâd contient Qatâda, qui rapporte par ʿanʿana et pratiquait le tadlîs. Ismâʿîl al-Qâdî cite, dans Aḥkâm al-Qurʾân, l’avis dʿʿAlî b. al-Madînî : il affaiblissait fortement les hadiths de Qatâda d’après Saʿîd b. al-Musayyib, jugeant qu’il manquait souvent des transmetteurs entre eux. Le même isnâd se trouve chez Ibn Abî ʿÂṣim, al-Sunna, n° 1343 ; Abû Nuʿaym, Ḥilyat al-awliyâʾ, 7/196 ; et al-Khaṭîb, Târîkh Baghdâd, 1/324-325. Des voies parallèles authentiques reprenant l’essentiel du récit figurent chez al-Tirmidhî, Sunan, n° 3731, et al-Nasâʾî, Khaṣâʾiṣ, n° 43, 44, 46.
(87) Voir Ibn Hishâm, al-Sîra, t. 2, p. 302 ; t. 3, p. 92, 292, 298, 306, 401, 426 ; t. 4, p. 59.
(88) Le manuscrit porte : « bihâdhâ » (« ainsi »).
(89) Je n’ai trouvé aucune chaîne fiable mentionnant les larmes de ʿAlî. Ce détail apparaît dans un hadith d’Abû Saʿîd al-Khudrî rapporté par al-Nasâʾî, Khaṣâʾiṣ, p. 63, n° 57 : « Ô Messager d’Allah ! Les Quraych prétendent que, si tu m’as laissé derrière toi, c’est parce que je t’incommode et que tu n’aimes pas ma compagnie », puis ʿAlî pleura… L’éditeur juge l’isnâd faible. – Il comprend ʿAbd Allâh b. Shurayk, critiqué, et al-Hârith b. Mâlik, inconnu (Taqrîb, nos 1046, 3384).
(90) Le manuscrit lit : « Abû Bakr ».
(91) Al-Nasâʾî, Kitâb al-Ḥajj, chap. « Le sermon avant Yawm al-Tarwiya », 5/247, n° 2993 : « Abû Bakr lui demanda : “Es-tu émir ou messager ?” — “Messager, et non émir”, répondit-il. » Al-Nasâʾî ajoute : « Ibn Khuthaym n’est pas solide ; je n’ai cité ce texte que pour qu’on ne pense pas que Ibn Jurayj rapporte d’Abû al-Zubayr… ». Al-Albânî reprend le même numéro dans Ḍaʿîf Sunan al-Nasâʾî et confirme la faiblesse de la chaîne.
(92) Ibn Ḥajar rapporte dans Fatḥ al-Bârî, 8/320 (Livre du Tafsîr, chap. « Et proclamation de la part d’Allah et de Son Messager… ») qu’Aḥmad transmet, avec une chaîne jugée bonne, ce hadith d’Anas : le Prophète ﷺ remit la proclamation (sourate al-Barâʾa) à Abû Bakr ; arrivé à Dhû l-Ḥulayfa, celui-ci reçut l’ordre suivant : « Personne ne doit la proclamer si ce n’est moi ou un homme de ma famille », et l’envoya donc avec ʿAlî (Musnad, 13/434, n° 13214). – Le même texte figure chez al-Tirmidhî, Sunan, 5/275, n° 3090, et al-Nasâʾî, Khaṣâʾiṣ ʿAlî, n° 70 ; la version d’al-Tirmidhî dit : « Il ne convient à personne de la proclamer si ce n’est un homme de ma Maison », puis il appela ʿAlî et la lui remit, et la classe « hasan gharîb ». – La chaîne est effectivement bonne ; tous les transmetteurs sont fiables, à l’exception de Simâk b. Ḥarb que le Taqrîb décrit comme « véridique mais sujet à confusion, surtout dans ses récits d’après ʿIkrima ; en fin de vie il fallait parfois le souffler » (n° 2624). Ici, toutefois, Simâk rapporte d’Anas b. Mâlik et non d’ʿIkrima.