Nous n’avions pas raffermi son cœur. » — Ils (les exégètes) ont expliqué : « vide de toute chose, sauf du souvenir de Moïse ».
Un tel état se rencontre souvent chez celui qu’un événement brutal submerge : amour, crainte ou espoir. Son cœur se détourne alors de tout, hormis l’objet qu’il aime, redoute ou recherche, si bien que, tout absorbé qu’il est, il ne ressent plus rien d’autre.
Lorsque ce fanâ’ (extinction) s’accentue chez la personne concernée, elle « disparaît » dans l’Être qu’elle perçoit ; sa contemplation l’absorbe au point d’abolir sa propre conscience de contempler, son évocation efface la conscience qu’elle a d’évoquer, sa connaissance s’efface dans le Connu, jusqu’à ce que, dans son champ de vision intérieure, ne subsiste plus rien de ce qui n’a pas toujours été — les créatures, le serviteur et tout ce qui est autre que lui — et que demeure seul Celui qui n’a jamais cessé d’être, le Seigneur — exalté soit-Il. Autrement dit, les créatures « s’évanouissent » pour le serviteur dans sa contemplation et son rappel, et lui-même s’efface au point de ne plus pouvoir les saisir ni les percevoir.
Si cet état s’intensifie encore, l’amant s’affaiblit à tel point que son discernement se brouille ; il peut alors s’imaginer qu’il est, lui, le Bien-Aimé. On raconte ainsi qu’un homme se jeta dans la mer et que son amoureux se précipita à sa suite. Le premier dit : « C’est moi qui suis tombé ; qu’est-ce qui t’a fait me suivre ? » L’autre répondit : « Je me suis absenté de moi-même à cause de toi, si bien que j’ai cru que tu étais moi. »
C’est à ce stade que certains ont trébuché, croyant à l’ittiḥâd (fusion) et pensant que l’amant s’unissait au Bien-Aimé au point qu’il n’y aurait plus aucune distinction dans leur existence même. C’est une erreur : rien ne peut, en aucune manière, s’unir au Créateur. De fait, deux entités ne sauraient se fondre l’une dans l’autre qu’en se transformant l’une et l’autre, corrompant ainsi leur essence et donnant naissance à une troisième réalité qui n’est ni l’une ni l’autre.