L’argument principal des malikites est que la vente en bloc ne comporte aucun droit à la délivrance d’une quantité mesurée. Selon eux, les risques passent donc à l’acheteur dès la conclusion du contrat. Il s’agit ici de restreindre la portée d’un énoncé général par un raisonnement analogique dont la raison déterminante est présumée. On peut également rattacher à cette question le consensus des savants interdisant de vendre ce que l’on ne possède pas. Cette opération est appelée ‘īna par ceux qui considèrent que le transfert du bien relève des moyens conduisant à l’usure. Quant à ceux qui l’interdisent parce que le vendeur pourrait ne pas être en mesure de livrer le bien, ils la rattachent aux ventes comportant une incertitude.
Voici comment cette opération peut servir à contourner l’interdiction de l’usure. Un homme dit à un autre : « Donne-moi dix dinars, à charge pour moi de t’en verser le double à telle échéance. » L’autre lui répond : « Cela n’est pas permis. Mais je te vends plutôt telle marchandise pour cette somme. » Il désigne ainsi une marchandise qu’il ne possède pas, puis va l’acheter et en prend possession pour le compte de l’autre, alors que leur vente est déjà conclue. La valeur de cette marchandise est proche de la somme en dirhams que le premier lui avait demandé de lui prêter pour lui en rendre le double. L’école distingue à ce sujet plusieurs cas, qu’il n’y a pas lieu d’exposer ici. Elle ne connaît toutefois aucune divergence sur l’interdiction du cas que nous venons de décrire (je veux dire : lorsqu’ils se sont accordés, avant l’achat de la marchandise, sur le prix auquel il la prendra).
Quant à l’échange d’une dette contre une autre, les musulmans s’accordent à l’interdire. Ils divergent cependant sur certaines opérations : en relèvent-elles ou non ? Ainsi, Ibn al-Qāsim ne permettait pas à un créancier de recevoir de son débiteur, en règlement de sa créance, des dattes dont la maturité commence à apparaître, le droit d’habiter une maison, ni une esclave soumise à une période d’attente. Il considérait ces opérations comme un échange de dette contre dette.
Ashhab, en revanche, les autorisait et disait : « Cela ne relève pas de l’échange de dette contre dette. Celui-ci ne se réalise que lorsque l’on n’a encore commencé à rien recevoir de la contrepartie. » C’est aussi la conclusion du raisonnement analogique suivi par un grand nombre de malikites, ainsi que l’avis d’al-Shāfi‘ī et d’Abū Hanīfa.
Parmi les opérations de cette catégorie que Mālik a autorisées, contrairement à la majorité des savants, figure celle qu’il évoque dans la Mudawwana : les gens vendaient de la viande à un prix connu, payable lors du versement des allocations, et l’acheteur en prenait chaque jour un poids déterminé. Il dit : « Les gens n’y voyaient aucun mal. » Il en va de même de tout ce qui s’achète sur les marchés. Ibn al-Qāsim a toutefois rapporté que cela n’était permis que pour les fruits dont on craignait la détérioration s’ils étaient pris en une seule fois, mais non pour le blé et les denrées semblables. Tels sont les principes fondamentaux de cette matière. Les interdictions établies par la Loi dans l’ensemble de ce domaine tiennent uniquement à la lésion consentie volontairement et en connaissance de cause.
[Chapitre troisième : des ventes interdites en raison de l’incertitude]
[Les ventes expressément mentionnées ou rapportées]
Chapitre troisième
[Des ventes interdites]
Il s’agit des ventes interdites en raison d’une lésion causée par l’incertitude. Dans les ventes, cette incertitude peut résulter de différentes formes d’ignorance : l’objet du contrat n’est pas déterminé, ou la nature du contrat lui-même ne l’est pas ; les caractéristiques du prix et du bien vendu sont inconnues, de même que leur montant ou leur quantité, ou encore l’échéance, lorsqu’une échéance est prévue. Elle peut aussi porter sur l’existence du bien, ou résulter de l’impossibilité d’en disposer, ce qui revient à l’impossibilité de le livrer. Elle peut enfin porter sur sa conservation (je veux dire : sa subsistance). Certaines ventes réunissent la plupart de ces formes d’incertitude, ou plusieurs d’entre elles.