Bidayat al-MujtahidIbn Rushd

Relève également de ce chapitre leur divergence au sujet de celui qui achète des denrées moyennant un prix, pour une livraison à une échéance déterminée. Lorsque celle-ci arrive, le vendeur ne dispose pas des denrées à lui remettre ; il en achète alors à son acheteur, moyennant un prix, afin de les lui remettre en remplacement de celles qu’il lui doit. Al-Shāfi‘ī autorise cette opération et dit : « Il n’y a aucune différence entre acheter les denrées auprès d’un tiers et les acheter auprès de l’acheteur même auquel on les doit. » Mālik l’interdit, y voyant un moyen de parvenir à la vente de denrées avant d’en avoir pris intégralement livraison : le débiteur remet en effet à son créancier les denrées dont il était redevable, de sorte que ce dernier les lui a vendues avant d’en avoir pris livraison.

Voici comment ce procédé peut servir à contourner l’interdiction : un homme achète à un autre des denrées livrables à une échéance déterminée. Lorsque celle-ci arrive, celui qui doit les fournir dit : « Je n’ai pas de denrées, mais je te rachète celles que je te dois. » L’autre répond : « Cela n’est pas valable, car ce serait vendre des denrées avant d’en avoir pris livraison. » Le premier lui dit alors : « Vends-moi donc des denrées, et je te les remettrai. » On aboutit ainsi à ce que nous avons décrit (à savoir qu’il lui remet les denrées qu’il vient de lui acheter, le prix versé étant, en réalité, celui des denrées dont il était redevable).

Quant à al-Shāfi‘ī, il ne tient pas compte des soupçons, comme nous l’avons dit. Pour déterminer ce qui est licite ou illicite dans les ventes, il considère seulement les conditions formulées par les deux parties, leurs déclarations expresses et leurs actes manifestes. Les savants s’accordent en effet à dire que si quelqu’un déclare : « Je te vends ces dirhams contre une somme équivalente en dirhams, et je t’accorde un délai d’un an ou d’un mois », cela n’est pas permis. En revanche, s’il dit : « Prête-moi des dirhams et accorde-moi un délai d’un an ou d’un mois », cela est permis. La seule différence entre les deux opérations tient donc aux termes employés et à l’intention correspondante : une vente dans le premier cas, un prêt dans le second.

Comme nous l’avons dit, les formes fondamentales de l’usure sont au nombre de cinq : « Accorde-moi un délai, je te verserai davantage » ; l’échange avec une différence de quantité ; l’échange à terme ; « Réduis le montant et perçois-le avant l’échéance » ; et la vente de denrées alimentaires avant d’en avoir pris possession. Cette dernière pratique est soupçonnée de relever de l’usure, puisque celui qui s’y livre verse des dinars pour en recevoir davantage, sans avoir à accomplir un travail ni à assumer de responsabilité financière. Il convient donc d’examiner ici ces deux dernières formes.

Quant à l’opération consistant à « réduire le montant pour le percevoir avant l’échéance », Ibn ‘Abbās l’autorise parmi les Compagnons, ainsi que Zufar parmi les juristes des grandes villes. D’autres l’interdisent, notamment Ibn ‘Umar parmi les Compagnons, ainsi que Mālik, Abū Hanīfa, al-Thawrī et un groupe de juristes des grandes villes. Deux avis divergents sont rapportés d’al-Shāfi‘ī à ce sujet. Toutefois, Mālik et la majorité de ceux qui rejettent cette opération permettent au créancier de recevoir, avant l’échéance de sa créance, un bien en règlement, même si sa valeur est inférieure au montant qui lui est dû.

Le principal argument de ceux qui interdisent de « réduire le montant pour le percevoir avant l’échéance » est que cette opération ressemble à l’augmentation de la dette en contrepartie d’un délai supplémentaire, dont l’interdiction fait l’unanimité. La ressemblance tient à ce que, dans les deux cas, une fraction du prix est attribuée au délai en contrepartie de celui-ci : dans le premier cas, l’allongement du délai entraîne une augmentation du prix de la marchandise ; dans le second, la réduction du délai entraîne une réduction correspondante du prix.

Ceux qui autorisent cette opération s’appuient principalement sur ce récit rapporté d’Ibn ‘Abbās :

« Lorsque le Prophète — qu’Allah le couvre d’éloges et lui accorde le salut — ordonna l’expulsion des Banū al-Nadīr, certains d’entre eux vinrent le trouver et lui dirent : “Ô Prophète d’Allah ! Tu as ordonné notre expulsion, mais nous avons sur des gens des créances qui ne sont pas encore échues.” Le Messager d’Allah — qu’Allah le couvre d’éloges et lui accorde le salut — répondit : “Réduisez-en le montant et faites-vous payer avant l’échéance.” »

La divergence provient donc de l’opposition entre le raisonnement analogique fondé sur la similitude et ce hadith.

وَمِنْ ذَلِكَ اخْتِلَافُهُمْ فِيمَنِ اشْتَرَى طَعَامًا بِثَمَنٍ إِلَى أَجَلٍ مَعْلُومٍ، فَلَمَّا حَلَّ الْأَجَلُ لَمْ يَكُنْ عِنْدَ الْبَائِعِ طَعَامٌ يَدْفَعُهُ إِلَيْهِ، فَاشْتَرَى مِنَ الْمُشْتَرِي طَعَامًا بِثَمَنٍ يَدْفَعُهُ إِلَيْهِ مَكَانَ طَعَامِهِ الَّذِي وَجَبَ لَهُ فَأَجَازَ ذَلِكَ الشَّافِعِيُّ، وَقَالَ: لَا فَرْقَ بَيْنَ أَنْ يَشْتَرِيَ الطَّعَامَ مِنْ غَيْرِ الْمُشْتَرِي الَّذِي وَجَبَ لَهُ عَلَيْهِ، أَوْ مِنَ الْمُشْتَرِي نَفْسِهِ; وَمَنَعَ مِنْ ذَلِكَ مَالِكٌ، وَرَآهُ مِنَ الذَّرِيعَةِ إِلَى بَيْعِ الطَّعَامِ قَبْلَ أَنْ يَسْتَوْفِيَ، لِأَنَّهُ رَدَّ إِلَيْهِ الطَّعَامَ الَّذِي كَانَ تَرَتَّبَ فِي ذِمَّتِهِ، فَيَكُونُ قَدْ بَاعَهُ مِنْهُ قَبْلَ أَنْ يَسْتَوْفِيَهُ. وَصُورَةُ الذَّرِيعَةِ فِي ذَلِكَ: أَنْ يَشْتَرِيَ رَجُلٌ مِنْ آخَرَ طَعَامًا إِلَى أَجَلٍ مَعْلُومٍ، فَإِذَا حَلَّ الْأَجَلُ قَالَ الَّذِي عَلَيْهِ الطَّعَامُ: لَيْسَ عِنْدِي طَعَامٌ، وَلَكِنْ أَشْتَرِي مِنْكَ الطَّعَامَ الَّذِي وَجَبَ لَكَ عَلَيَّ، فَقَالَ: هَذَا لَا يَصِحُّ لِأَنَّهُ بِيعَ الطَّعَامُ قَبْلَ أَنْ يَسْتَوْفِيَ فَيَقُولُ لَهُ: فَبِعْ طَعَامًا مِنِّي وَأَرُدُّهُ عَلَيْكَ، فَيَعْرِضُ مِنْ ذَلِكَ مَا ذَكَرْنَاهُ، (أَعْنِي: أَنْ يَرُدَّ عَلَيْهِ ذَلِكَ الطَّعَامَ الَّذِي أُخِذَ مِنْهُ، وَيُبْقِيَ الثَّمَنَ الْمَدْفُوعَ إِنَّمَا هُوَ ثَمَنُ الطَّعَامِ الَّذِي هُوَ فِي ذِمَّتِهِ) . وَأَمَّا الشَّافِعِيُّ: فَلَا يَعْتَبِرُ التُّهَمَ كَمَا قُلْنَا، وَإِنَّمَا يُرَاعِي فِيمَا يَحِلُّ وَيَحْرُمُ مِنَ الْبُيُوعِ مَا اشْتَرَطَا وَذَكَرَاهُ بِأَلْسِنَتِهِمَا وَظَهَرَ مِنْ فِعْلِهِمَا لِإِجْمَاعِ الْعُلَمَاءِ عَلَى أَنَّهُ إِذَا قَالَ: أَبِيعُكَ هَذِهِ الدَّرَاهِمَ بِدَرَاهِمَ مِثْلِهَا، وَأَنْظِرُكَ بِهَا حَوْلًا، أَوْ شَهْرًا أَنَّهُ لَا يَجُوزُ، وَلَوْ قَالَ لَهُ: أَسْلِفْنِي دَرَاهِمَ، وَأَمْهِلْنِي بِهَا حَوْلًا أَوْ شَهْرًا جَازَ، فَلَيْسَ بَيْنَهُمَا إِلَّا اخْتِلَافُ لَفْظِ الْبَيْعِ، وَقَصْدِهِ، وَلَفَظِ الْقَرْضِ وَقَصْدِهِ. وَلَمَّا كَانَتْ أُصُولُ الرِّبَا كَمَا قُلْنَا خَمْسَةً: أَنْظِرْنِي أَزِدْكَ، وَالتَّفَاضُلُ، وَالنَّسَاءُ، وَضَعْ وَتَعَجَّلْ، وَبَيْعُ الطَّعَامِ قَبْلَ قَبْضِهِ؛ فَإِنَّهُ يُظَنُّ أَنَّهُ مِنْ هَذَا الْبَابِ، إِذْ فَاعِلُ ذَلِكَ يَدْفَعُ دَنَانِيرَ وَيَأْخُذُ أَكْثَرَ مِنْهَا مِنْ غَيْرِ تَكَلُّفِ فِعْلٍ، وَلَا ضَمَانٍ يَتَعَلَّقُ بِذِمَّتِهِ، فَيَنْبَغِي أَنْ نَذْكُرَ هَاهُنَا هَذَيْنِ الْأَصْلَيْنِ. أَمَّا ضَعْ وَتَعَجَّلْ: فَأَجَازَهُ ابْنُ عَبَّاسٍ مِنَ الصَّحَابَةِ وَزُفَرُ مِنْ فُقَهَاءِ الْأَمْصَارِ، وَمَنَعَهُ جَمَاعَةٌ مِنْهُمُ ابْنُ عُمَرَ مِنَ الصَّحَابَةِ، وَمَالِكٌ، وَأَبُو حَنِيفَةَ، وَالثَّوْرِيُّ، وَجَمَاعَةٌ مِنْ فُقَهَاءِ الْأَمْصَارِ، وَاخْتَلَفَ قَوْلُ الشَّافِعِيِّ فِي ذَلِكَ، فَأَجَازَ مَالِكٌ، وَجُمْهُورُ مَنْ يُنْكِرُ: ضَعْ وَتَعَجَّلْ، أَنْ يَتَعَجَّلَ الرَّجُلُ فِي دَيْنِهِ الْمُؤَجَّلِ عَرَضًا يَأْخُذُهُ، وَإِنْ كَانَتْ قِيمَتُهُ أَقَلَّ مِنْ دَيْنِهِ. وَعُمْدَةُ مَنْ لَمْ يُجِزْ ضَعْ وَتَعَجَّلْ: أَنَّهُ شَبِيهٌ بِالزِّيَادَةِ مَعَ النَّظِرَةِ الْمُجْتَمَعِ عَلَى تَحْرِيمِهَا، وَوَجْهُ شَبَهِهِ بِهَا أَنَّهُ جَعَلَ لِلزَّمَانِ مِقْدَارًا مِنَ الثَّمَنِ بَدَلًا مِنْهُ فِي الْمَوْضِعَيْنِ جَمِيعًا، وَذَلِكَ أَنَّهُ هُنَالِكَ لَمَّا زَادَ لَهُ فِي الزَّمَانِ زَادَ لَهُ عَرَضُهُ ثَمَنًا، وَهُنَا لَمَّا حَطَّ عَنْهُ الزَّمَانَ حَطَّ عَنْهُ فِي مُقَابَلَتِهِ ثَمَنًا. وَعُمْدَةُ مَنْ أَجَازَ مَا رُوِيَ عَنِ ابْنِ عَبَّاسٍ: «أَنَّ النَّبِيَّ - صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ - لَمَّا أَمَرَ بِإِخْرَاجِ بَنِي النَّضِيرِ جَاءَهُ نَاسٌ مِنْهُمْ، فَقَالُوا: يَا نَبِيَّ اللَّهِ، إِنَّكَ أَمَرْتَ بِإِخْرَاجِنَا، وَلَنَا عَلَى النَّاسِ دُيُونٌ لَمْ تَحِلَّ، فَقَالَ رَسُولُ اللَّهِ - صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ -: ضَعُوا وَتَعَجَّلُوا» ، فَسَبَبُ الْخِلَافِ مُعَارَضَةُ قِيَاسِ الشَّبَهِ لِهَذَا الْحَدِيثِ.

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