Bidayat al-MujtahidIbn Rushd

[Chapitre cinquième : des effets juridiques attachés à l’accomplissement des serments d’anathème réciproques]

Concernant les effets des serments d’anathème réciproques, les savants divergent sur plusieurs questions : la séparation est-elle obligatoire ? Si elle l’est, à quel moment intervient-elle ? Résulte-t-elle des serments eux-mêmes ou d’une décision du juge ? Enfin, lorsqu’elle intervient, constitue-t-elle une répudiation ou une annulation du mariage ?

La majorité considère que les serments d’anathème réciproques entraînent la séparation, conformément à ce que rapportent les hadiths bien connus à ce sujet : « Le Messager d’Allah — qu’Allah le couvre d’éloges et le salue — les sépara. » Ibn Shihāb a dit, selon ce que Mālik rapporte de lui : « Telle fut dès lors la règle applicable aux époux ayant prononcé les serments d’anathème réciproques. » Ils invoquent également cette parole du Prophète — qu’Allah le couvre d’éloges et le salue — :

« Tu n’as plus aucun droit sur elle. »

‘Uthmān al-Battī et un groupe de savants de Bassora soutiennent que les serments d’anathème réciproques ne sont pas suivis d’une séparation. Ils font valoir que cette disposition ne figure pas dans le verset relatif à ces serments et qu’elle n’est pas non plus explicitement énoncée dans les hadiths. En effet, le hadith bien connu rapporte que le mari répudia son épouse en présence du Prophète — qu’Allah le couvre d’éloges et le salue —, sans que celui-ci le désapprouve. En outre, les serments d’anathème réciproques n’ont été institués que pour écarter la peine légale sanctionnant l’accusation de fornication ; ils n’entraînent donc pas d’interdiction matrimoniale, par analogie avec la preuve.

La majorité fait valoir, pour sa part, que la rupture des liens, la haine réciproque, les invectives et la mise en échec des peines prescrites par Allah ont atteint entre les époux un degré qui impose qu’ils ne puissent plus jamais se réunir. En effet, le mariage repose sur l’affection et la miséricorde, dont ces deux époux sont entièrement dépourvus. Leur sanction doit donc être, à tout le moins, la séparation. En somme, leurs rapports ont atteint le comble de la dégradation.

Quant au moment où intervient la séparation, Mālik, al-Layth et un groupe de savants estiment qu’elle se produit lorsque les deux époux ont achevé leurs serments d’anathème réciproques. Al-Shāfi‘ī considère qu’elle intervient dès que le mari a achevé ses propres serments. Abū Hanīfa soutient qu’elle ne peut intervenir que par une décision du juge ; al-Thawrī et Ahmad partagent cet avis.

Contre l’avis d’al-Shāfi‘ī, Mālik invoque le hadith d’Ibn ‘Umar :

« Le Messager d’Allah — qu’Allah le couvre d’éloges et le salue — sépara les époux qui avaient prononcé les serments d’anathème réciproques et dit : “C’est à Allah que vous aurez à rendre compte. L’un de vous deux ment. Tu n’as plus aucun droit sur elle.” »

Il invoque également les récits selon lesquels le Prophète ne les sépara qu’après l’achèvement des serments d’anathème réciproques.

Al-Shāfi‘ī fait valoir que les serments de la femme servent uniquement à lui épargner la peine légale, tandis que ceux du mari produisent le désaveu de filiation. Dès lors, si les serments d’anathème réciproques ont un effet sur la séparation, cet effet doit être produit par ceux du mari, par analogie avec la répudiation.

Tous deux opposent à Abū Hanīfa le fait que le Prophète — qu’Allah le couvre d’éloges et le salue — annonça aux époux que la séparation était intervenue lorsqu’ils eurent prononcé les serments d’anathème réciproques. Cela indique que ces serments sont la cause de la séparation.

Abū Hanīfa considère, quant à lui, que la séparation ne devint effective entre eux que par la décision et l’ordre du Prophète — qu’Allah le couvre d’éloges et le salue —, lorsqu’il dit :

« Tu n’as plus aucun droit sur elle. »

Il estime donc que la décision du juge est une condition de la séparation, tout comme elle est une condition de validité des serments d’anathème réciproques.

La divergence entre ceux qui considèrent que ces serments entraînent la séparation et ceux qui ne le considèrent pas tient au fait que, dans le hadith bien connu, il n’apparaît pas clairement que le Prophète — qu’Allah le couvre d’éloges et le salue — ait lui-même séparé les époux. En effet, le mari prit l’initiative de répudier son épouse avant que le Prophète ne lui annonce que la séparation était obligatoire. Or, le principe est qu’il n’y a de séparation que par répudiation et qu’il n’existe pas, dans la Loi, d’interdiction perpétuelle — j’entends : faisant l’objet d’un accord unanime. Celui qui fait prévaloir ce principe sur le sens implicite, en raison de l’ambiguïté de ce dernier, nie le caractère obligatoire de la séparation ; il se prononce pour son caractère obligatoire.

[الْفَصْلُ الْخَامِسُ فِي الْأَحْكَامِ اللَّازِمَةِ لِتَمَامِ اللِّعَانِ] فَأَمَّا مُوجِبَاتُ اللِّعَانِ: فَإِنَّ الْعُلَمَاءَ اخْتَلَفُوا مِنْ ذَلِكَ فِي مَسَائِلَ: مِنْهَا: هَلْ تَجِبُ الْفُرْقَةُ أَمْ لَا؟ وَإِنْ وَجَبَتْ فَمَتَى تَجِبُ؟ وَهَلْ تَجِبُ بِنَفْسِ اللِّعَانِ أَمْ بِحُكْمِ حَاكِمٍ؟ وَإِذَا وَقَعَتْ فَهَلْ هِيَ طَلَاقٌ أَوْ فَسْخٌ؟ فَذَهَبَ الْجُمْهُورُ إِلَى أَنَّ الْفُرْقَةَ تَقَعُ بِاللِّعَانِ لِمَا اشْتَهَرَ مِنْ ذَلِكَ فِي أَحَادِيثِ اللِّعَانِ " مِنْ أَنَّ رَسُولَ اللَّهِ - صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ - فَرَّقَ بَيْنَهُمَا " ، وَقَالَ ابْنُ شِهَابٍ فِيمَا رَوَاهُ مَالِكٌ عَنْهُ: فَكَانَتْ تِلْكَ سُنَّةَ الْمُتَلَاعِنَيْنِ، وَلِقَوْلِهِ - صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ -: «لَا سَبِيلَ لَكَ عَلَيْهَا» ، وَقَالَ عُثْمَانُ الْبَتِّيُّ، وَطَائِفَةٌ مِنْ أَهْلِ الْبَصْرَةِ: لَا يَعْقُبُ اللِّعَانَ فُرْقَةٌ، وَاحْتَجُّوا بِأَنَّ ذَلِكَ حُكْمٌ لَمْ تَتَضَمَّنْهُ آيَةُ اللِّعَانِ، وَلَا هُوَ صَرِيحٌ فِي الْأَحَادِيثِ، لِأَنَّ فِي الْحَدِيثِ الْمَشْهُورِ أَنَّهُ طَلَّقَهَا بِحَضْرَةِ النَّبِيِّ - صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ - فَلَمْ يُنْكِرْ ذَلِكَ عَلَيْهِ. وَأَيْضًا فَإِنَّ اللِّعَانَ إِنَّمَا شُرِعَ لِدَرْءِ حَدِّ الْقَذْفِ، فَلَمْ يُوجِبْ تَحْرِيمًا تَشْبِيهًا بِالْبَيِّنَةِ. وَحُجَّةُ الْجُمْهُورِ أَنَّهُ قَدْ وَقَعَ بَيْنَهُمَا مِنَ التَّقَاطُعِ، وَالتَّبَاغُضِ، وَالتَّهَاتُرِ، وَإِبْطَالِ حُدُودِ اللَّهِ مَا أَوْجَبَ أَنْ لَا يَجْتَمِعَا بَعْدَهَا أَبَدًا، وَذَلِكَ أَنَّ الزَّوْجِيَّةَ مَبْنَاهَا عَلَى الْمَوَدَّةِ وَالرَّحْمَةِ وَهَؤُلَاءِ قَدْ عَدِمُوا ذَلِكَ كُلَّ الْعَدَمِ، وَلَا أَقَلَّ مِنْ أَنْ تَكُونَ عُقُوبَتُهُمَا الْفُرْقَةَ. وَبِالْجُمْلَةِ فَالْقُبْحُ الَّذِي بَيْنَهُمَا غَايَةُ الْقُبْحِ. وَأَمَّا مَتَى تَقَعُ الْفُرْقَةُ، فَقَالَ مَالِكٌ، وَاللَّيْثُ، وَجَمَاعَةٌ: إِنَّهَا تَقَعُ إِذَا فَرَغَا جَمِيعًا مِنَ اللِّعَانِ. وَقَالَ الشَّافِعِيُّ: إِذَا أَكْمَلَ الزَّوْجُ لِعَانَهُ وَقَعَتِ الْفُرْقَةُ. وَقَالَ أَبُو حَنِيفَةَ: لَا تَقَعُ إِلَّا بِحُكْمِ حَاكِمٍ، وَبِهِ قَالَ الثَّوْرِيُّ، وَأَحْمَدُ. وَحُجَّةُ مَالِكٍ عَلَى الشَّافِعِيِّ حَدِيثُ ابْنِ عُمَرَ قَالَ: «فَرَّقَ رَسُولُ اللَّهِ - صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ - بَيْنَ الْمُتَلَاعِنَيْنِ وَقَالَ: حِسَابُكُمَا عَلَى اللَّهِ، أَحَدُكُمَا كَاذِبٌ، لَا سَبِيلَ لَكَ عَلَيْهَا» . وَمَا رُوِيَ أَنَّهُ لَمْ يُفَرِّقْ بَيْنَهُمَا إِلَّا بَعْدَ تَمَامِ اللِّعَانِ. وَحُجَّةُ الشَّافِعِيِّ أَنَّ لِعَانَهَا تَدْرَأُ بِهِ الْحَدَّ عَنْ نَفْسِهَا فَقَطْ، وَلِعَانُ الرَّجُلِ هُوَ الْمُؤَثِّرُ فِي نَفْيِ النَّسَبِ، فَوَجَبَ إِنْ كَانَ لِلِّعَانِ تَأْثِيرٌ فِي الْفُرْقَةِ أَنْ يَكُونَ لِعَانُ الرَّجُلِ تَشْبِيهًا بِالطَّلَاقِ. وَحُجَّتُهُمَا جَمِيعًا عَلَى أَبِي حَنِيفَةَ أَنَّ النَّبِيَّ - صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ - أَخْبَرَهُمَا بِوُقُوعِ الْفُرْقَةِ عِنْدَ وُقُوعِ اللِّعَانِ مِنْهُمَا، فَدَلَّ ذَلِكَ عَلَى أَنَّ اللِّعَانَ هُوَ سَبَبُ الْفُرْقَةِ. وَأَمَّا أَبُو حَنِيفَةَ فَيَرَى أَنَّ الْفِرَاقَ إِنَّمَا نَفَذَ بَيْنَهُمَا بِحُكْمِهِ وَأَمْرِهِ - صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ - بِذَلِكَ حِينَ قَالَ: «لَا سَبِيلَ لَكَ عَلَيْهَا» ، فَرَأَى أَنَّ حُكْمَهُ شَرْطٌ فِي وُقُوعِ الْفُرْقَةِ كَمَا أَنَّ حُكْمَهُ شَرْطٌ فِي صِحَّةِ اللِّعَانِ. فَسَبَبُ الْخِلَافِ بَيْنَ مَنْ رَأَى أَنَّهُ تَقَعُ بِهِ الْفُرْقَةُ، وَبَيْنَ مَنْ لَمْ يَرَ ذَلِكَ أَنَّ تَفْرِيقَ النَّبِيِّ - صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ - بَيْنَهُمَا لَيْسَ هُوَ بَيِّنًا فِي الْحَدِيثِ الْمَشْهُورِ، لِأَنَّهُ بَادَرَ بِنَفْسِهِ فَطَلَّقَ قَبْلَ أَنْ يُخْبِرَهُ بِوُجُوبِ الْفُرْقَةِ، وَالْأَصْلُ أَنْ لَا فُرْقَةَ إِلَّا بِطَلَاقٍ، وَأَنَّهُ لَيْسَ فِي الشَّرْعِ تَحْرِيمٌ يَتَأَبَّدُ (أَعْنِي: مُتَّفَقًا عَلَيْهِ) ، فَمَنْ غَلَّبَ هَذَا الْأَصْلَ عَلَى الْمَفْهُومِ لِاحْتِمَالِهِ نَفَى وُجُوبَ الْفُرْقَةِ قَالَ بِإِيجَابِهَا.

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