Toutefois, quiconque adopte l’une de ces deux positions se heurte nécessairement au célèbre hadith du Bédouin. C’est pourquoi les shaféites ont été amenés à distinguer le cas où l’eau est versée sur l’impureté de celui où l’impureté tombe dans l’eau. Ils disent ainsi : si l’eau est versée sur l’impureté, comme dans le hadith du Bédouin, elle ne devient pas impure ; mais si l’impureté tombe dans l’eau, comme dans le hadith d’Abū Hurayra, celle-ci devient impure.
La majorité des juristes ont déclaré : « Cette distinction est arbitraire. » Pourtant, à bien l’examiner, elle peut se justifier. En effet, leur accord sur le fait qu’une faible quantité d’impureté n’affecte pas une grande quantité d’eau repose sur l’idée que, dans une telle masse d’eau, l’impureté ne se propage pas à toutes ses parties et que sa substance disparaît sous l’effet de cette abondance. Dès lors, il est tout à fait concevable qu’une certaine quantité d’eau devienne impure si une certaine quantité d’impureté y tombe et s’y répand, tandis que, si cette même eau est versée progressivement sur l’impureté, la substance de celle-ci disparaît avant que toute l’eau ne soit épuisée. La dernière portion d’eau versée aura donc purifié l’endroit : son rapport à ce qui subsiste d’impureté est celui d’une grande quantité d’eau à une faible quantité d’impureté. C’est pourquoi, dans ce cas, on sait avec certitude que la substance de l’impureté a disparu (je veux dire : lorsque la dernière portion d’eau pure atteint la dernière parcelle de la substance de l’impureté). Aussi sont-ils unanimes pour dire que la quantité d’eau utilisée pour les ablutions suffit à purifier un vêtement ou le corps souillés par une goutte d’urine, alors qu’ils divergent sur le cas où cette goutte tombe dans la même quantité d’eau.
À mes yeux, la position la plus juste et la meilleure manière de concilier les textes consistent à comprendre le hadith d’Abū Hurayra et ceux de même sens comme exprimant une réprobation, et ceux d’Abū Sa‘īd et d’Anas comme indiquant la permission. Cette interprétation préserve en effet le sens apparent des hadiths (je veux parler des deux hadiths d’Abū Hurayra, qui portent sur l’effet de l’impureté sur l’eau).
Le critère de cette réprobation est, selon moi, ce qui répugne à l’âme et qu’elle juge répugnant. En effet, l’eau que l’homme répugne à boire, il doit éviter de l’employer dans un acte destiné à se rapprocher d’Allah — exalté soit-Il — et répugner à la mettre au contact de l’extérieur de son corps comme il répugne à la faire pénétrer à l’intérieur.
Quant à l’argument selon lequel, si une faible quantité d’impureté rendait impure une petite quantité d’eau, l’eau ne pourrait jamais purifier personne, puisqu’il s’ensuivrait que l’eau se séparant de la chose impure que l’on cherche à purifier serait toujours impure, il est sans valeur. Nous avons en effet expliqué que le rapport entre la dernière portion d’eau versée et la dernière parcelle d’impureté subsistant sur l’endroit à purifier est celui d’une grande quantité d’eau à une faible quantité d’impureté. Bien que cet argument séduise nombre de savants tardifs, nous savons avec certitude qu’une faible quantité d’impureté n’altère pas une grande quantité d’eau. Ainsi, lorsque celui qui lave continue de verser de l’eau sur l’endroit ou le membre souillé, l’eau, par son abondance, fait nécessairement disparaître la substance de l’impureté. Et il n’y a aucune différence entre verser cette grande quantité d’eau en une seule fois sur une impureté donnée et la verser progressivement sur cette même impureté. Ces savants invoquent donc, sans s’en apercevoir, un cas faisant l’objet d’un consensus pour trancher un cas controversé, alors que les deux cas sont foncièrement différents.
Voilà ce qui nous est apparu concernant les raisons des divergences sur cette question et l’appréciation des différents avis. Nous aurions souhaité