On rapporte qu’Ibn ʿUmar – qu’Allah l’agrée – tomba malade et éprouva le désir de raisin. On lui acheta alors une grappe pour un dirham. Un nécessiteux se présenta et demanda l’aumône ; il dit : « Donnez-la-lui. » Un homme la racheta pour un dirham, puis la rapporta à Ibn ʿUmar. Le pauvre revint solliciter ; il dit : « Donnez-la-lui. » L’homme la racheta de nouveau pour un dirham et la rapporta. Le mendiant voulut revenir, mais on l’en empêcha. Si Ibn ʿUmar avait su qu’il s’agissait de cette même grappe, il n’en aurait pas goûté, car ce qui est offert pour Allah ne retourne pas à son donateur.
Ibn al-Mubârak a rapporté : « Muḥammad ibn Muṭarrif nous a informés, disant : Abû Ḥâzim nous transmit d’Abd ar-Raḥmân ibn Saʿîd ibn Yarbuʿ, d’après Mâlik ad-Dâr, que ʿUmar ibn al-Khaṭṭâb – qu’Allah l’agrée – prit quatre cents dînârs, les plaça dans une bourse, puis dit à un serviteur : “Emporte-les chez Abû ʿUbaydah ibn al-Jarrâḥ et demeure un instant dans la maison afin de voir ce qu’il en fera.” Le serviteur les remit à Abû ʿUbaydah en disant : “Le Commandeur des Croyants te dit : ‘Emploie-les pour quelque besoin.’” Il répondit : “Qu’Allah maintienne son lien avec moi et lui fasse miséricorde.” Puis il appela une servante : “Approche ! Porte ces sept [dînârs] à Untel et ces cinq à Untel,” jusqu’à ce qu’il les eût entièrement distribués.
Le serviteur revint auprès de ʿUmar et l’en informa ; il trouva celui-ci qui avait préparé la même somme pour Muʿâdh ibn Jabal. Il lui dit : “Emporte cela à Muʿâdh ibn Jabal, puis attarde-toi un moment dans la maison pour voir ce qu’il en fait.” Le serviteur s’exécuta et dit à Muʿâdh : “Le Commandeur des Croyants te dit : ‘Emploie-les pour quelque besoin.’” Muʿâdh répondit : “Qu’Allah lui fasse miséricorde et maintienne notre lien.” Puis il dit : “Ô servante, va à la maison d’Untel avec telle somme, et à la maison d’Untel avec telle somme.” L’épouse de Muʿâdh se pencha alors et dit : “Et nous donc ! Par Allah, nous sommes pauvres ; donne-nous.” Il ne restait dans le tissu que deux dînârs, qu’il lui remit.
Le serviteur retourna auprès de ʿUmar et l’en informa. ʿUmar s’en réjouit et dit : « Ce sont des frères ! Les uns procèdent des autres. »
Un récit analogue est rapporté d’ʿÂʾishah – qu’Allah l’agrée – lorsqu’elle donna ce que Muʿâwiyah lui avait envoyé ; il s’agissait de dix mille [dînârs], et al-Munkadir était alors entré auprès d’elle¹.
Si l’on objecte : « Des ḥadiths authentiques interdisent de se dépouiller en aumône de tout ce que l’on possède », on répond : cela n’a été blâmé que pour celui dont on ne peut assurer la patience face à la pauvreté, et que l’on craint de voir mendier lorsqu’il n’aura plus de quoi dépenser. Quant aux Anṣâr qu’Allah a loués pour avoir préféré les autres à eux-mêmes, ils n’étaient pas de ceux-là ; bien au contraire, ils étaient tels qu’Allah – Très-Haut – a dit : « ceux qui sont patients dans la misère, la maladie et lors du combat »² (al-Baqarah, 177). Pour eux, l’altruisme était préférable à la rétention, laquelle ne convient qu’à celui qui ne saurait patienter.