Ne vois-tu pas que je sais parfaitement que, si j’ordonnais qu’on m’apporte un sâʿ ou deux de raisins secs, que je les mette dans une outre, puis que j’y verse de l’eau, le breuvage deviendrait, au matin, semblable à du sang de gazelle ?
Je dis :
— Ô Commandeur des Croyants, certes ! Voilà bien la bonne chère(1)…
Il répondit :
— Certainement ! Par Allah, en dehors de Qui il n’est point de divinité, si je ne craignais que mes bonnes actions ne diminuent au Jour de la Résurrection, je partagerais avec vous ces jouissances ! Mais j’ai entendu Allah, Exalté soit-Il, dire à propos de certains : « Vous avez dissipé vos délices dans votre vie d’ici-bas et vous en avez joui à satiété. Aujourd’hui donc vous êtes rétribués par un châtiment ignominieux » – c’est-à-dire d’humiliation – « pour ce que, sur terre, vous vous enorgueillissiez sans droit » – autrement dit : vous vous éleviez au-dessus de l’obéissance à Allah et au-dessus des serviteurs d’Allah – « et parce que vous vous livriez à la perversité », c’est-à-dire que vous vous écartiez de l’obéissance à Allah.
Jâbir rapporta :
« Les miens eurent envie de viande ; j’en achetai donc pour eux. Je passai alors auprès de ʿUmar b. al-Khaṭṭâb – qu’Allah l’agrée – qui me dit : “Qu’est-ce donc, Jâbir ?” Je le lui expliquai. Il s’exclama : “Chaque fois que l’un de vous convoite une chose, la met-il aussitôt dans son ventre ! Ne craint-il pas d’être au nombre de ceux à qui s’adresse ce verset : ‘Vous avez dissipé vos délices…’, etc. ?” »
Ibn al-ʿArabî dit :
« Voilà un reproche qu’il lui adresse pour s’être laissé aller à l’aisance en achetant de la viande et pour s’être détourné de la rudesse du pain et de l’eau. En effet, la consommation répétée des délices, même licites, excite la nature à les rechercher et l’habitude les fait trouver faciles à supporter ; puis, lorsqu’on en est privé, on s’autorise à les obtenir par des choses douteuses, au point de tomber dans l’illicite manifeste, la force de l’habitude et l’emprise du désir l’emportant sur l’âme incitatrice au mal. ʿUmar a donc pris la question à la racine et l’a protégée dès le début, comme il sied à un homme tel que lui.
Ce qui régit ce domaine et en sauvegarde la règle, c’est que l’homme mange ce qu’il trouve, qu’il s’agisse de mets délicats ou d’une nourriture frugale(2), sans se contraindre à rechercher les délices ni en faire une habitude. Le Prophète – qu’Allah le couvre d’éloges et le salue – se rassasiait quand il trouvait [de quoi manger] et patientait lorsqu’il manquait, mangeait des douceurs lorsqu’il le pouvait, buvait du miel quand l’occasion se présentait, mangeait de la viande quand elle se trouvait disponible, sans toutefois en faire un principe ni l’ériger en coutume. La vie du Prophète – paix et salut sur lui – est connue, et la voie des Compagnons est rapportée. Quant à notre époque, où l’illicite domine et où les richesses sont corrompues, l’échappatoire est difficile ; qu’Allah accorde la sincérité et, par Sa miséricorde, aide à s’en libérer.
On a dit encore : le blâme porte sur l’ingratitude et non sur la consommation des délices licites ; et cette opinion est valable, car…
(1) Litt. : « C’est bien là ce que tu décris de la vie aisée. »
(2) C.-à-d. d’un mets simple, austère.