« Ô ‘Abd ar-Raḥmân, ne demande pas l’émirat ; car si on te le confie à ta demande, tu en seras livré à toi-même ; mais si on te l’accorde sans que tu l’aies sollicité, tu seras alors assisté pour l’assumer. »
Abû Burdah rapporte : Abû Mûsâ (qu’Allâh l’agrée) dit : « Je me rendis auprès du Prophète ﷺ, accompagné de deux hommes des Ash‘arites, l’un à ma droite et l’autre à ma gauche. Tous deux sollicitèrent une fonction, tandis que le Prophète ﷺ se brossait les dents avec son siwâk. Il dit : “Que dis-tu, Abû Mûsâ – ou bien : ô ‘Abd Allâh b. Qays ?” Je répondis : “Par Celui qui t’a envoyé avec la vérité, ils ne m’ont rien fait savoir de ce qu’ils cachaient en eux-mêmes et je ne me doutais nullement qu’ils cherchaient une charge.” » – Il ajouta : « Il me semble encore voir son siwâk sous sa lèvre, celle-ci s’étant rétractée. » – Puis il dit : « Nous n’emploierons jamais – ou : nous n’employons pas – pour nos affaires celui qui les convoite. » Et il mentionna le reste du ḥadith. Muslim et d’autres l’ont également rapporté.
Réponse à cette objection :
Premièrement : Le prophète Yûsuf – sur lui la paix – ne demanda la gouvernance que parce qu’il savait que nul autre que lui ne serait capable d’établir la justice, de réformer la situation et de faire parvenir aux pauvres leurs droits. Il considéra donc que cela constituait pour lui une obligation individuelle, puisqu’il n’y avait personne d’autre. Il en va de même aujourd’hui : si quelqu’un sait de façon certaine qu’il est à même d’appliquer le droit, que ce soit dans la magistrature ou la ḥisbah, et qu’il n’existe personne d’autre qui en soit capable, la charge devient pour lui obligatoire ; il doit alors l’assumer, la solliciter même, et faire connaître les qualités – science, compétence, etc. – qui le rendent digne de l’exercer, à l’exemple de Yûsuf. Mais s’il se trouve quelqu’un d’apte à la remplir et qu’il en a connaissance, il est préférable de ne pas la demander, conformément à la parole du Prophète ﷺ à ‘Abd ar-Raḥmân : « Ne sollicite pas l’émirat. » De plus, le fait de la demander et d’y tenir, tout en sachant la multitude de ses écueils et la difficulté d’en ressortir indemne, prouve qu’on la recherche pour soi-même et pour des visées personnelles ; or, celui qui est ainsi risque fort d’être dominé par ses passions et de périr. Telle est la signification de : « on l’y laissera livré à lui-même. » Quant à celui qui la refuse parce qu’il connaît ses dangers et craint de faillir à ses devoirs, puis qui y est néanmoins confronté, on espère qu’il en sera préservé ; c’est le sens de : « il sera aidé pour l’assumer. »
Deuxièmement : Yûsuf n’a pas dit : « Je suis de noble lignée », bien que, comme l’a déclaré le Prophète ﷺ, il soit « le noble fils du noble, fils du noble, fils du noble : Yûsuf fils de Ya‘qûb, fils d’Isḥâq, fils d’Ibrâhîm ». Il n’a pas non plus dit : « Je suis beau et séduisant. » Il a dit : « Je suis ḥafîẓ ‘alîm », c’est-à-dire digne de confiance et savant. Il demanda donc la charge au nom de sa fiabilité et de son savoir, non pas en vertu de son ascendance ou de sa beauté.
Troisièmement : Il n’exprima ces propos qu’auprès de gens qui ne le connaissaient pas ; il désirait donc se faire connaître. Ce cas constitue ainsi une exception particulière.