Yûsuf — que la paix soit sur lui — se déplaçait une fois par semaine, monté dans un cortège qui comptait près de cent mille notables de son peuple.
On dit alors à cette femme : « Expose-toi à lui ; peut-être te fera-t-il quelque largesse. » Puis on la mit en garde : « Ne fais surtout pas cela ! Il se pourrait qu’il rappelle ce que tu as commis naguère — tes avances et l’emprisonnement — et qu’il te traite durement. » Elle répondit : « Je connais mieux que vous la noblesse de caractère de mon bien-aimé. » Elle le laissa donc, jusqu’au jour où il sortit dans son cortège ; alors elle se leva et cria de toute sa voix : « Gloire à Celui qui, par la désobéissance, a rabaissé des rois au rang d’esclaves, et qui, par l’obéissance, a élevé des esclaves au rang de rois ! »
Yûsuf dit : « Qu’est-ce donc ? » On la lui amena. Elle déclara : « C’est moi qui te servais, allant pieds nus devant toi, peignant ta chevelure de mes mains ; tu as grandi dans ma maison et j’ai honoré ton séjour. Mais j’ai commis ce que j’ai commis par ignorance et arrogance ; j’en ai goûté les funestes conséquences : ma fortune a disparu, mon appui s’est effondré, mon humiliation s’est prolongée, ma vue s’est éteinte. De femme enviée de tout Misr, je suis devenue objet de pitié ; je vis de mendicité : les uns me prennent en compassion, d’autres non. Tel est le salaire des corruptrices. » Yûsuf pleura abondamment, puis lui demanda : « Ressens-tu encore quelque chose de l’amour que tu nourrissais pour moi ? » Elle répondit : « Par Allah, un seul regard à ton visage m’est plus cher que tout ce bas monde et ce qu’il contient. Mais tends-moi l’extrémité de ton fouet. » Il la lui tendit ; elle le posa sur sa poitrine, et il sentit le fouet trembler et frémir dans sa main tant son cœur battait. Il pleura, se rendit chez lui et lui dépêcha un messager : « Si tu es sans époux, nous t’épousons ; si tu as un mari, nous t’enrichissons. »
Elle dit au messager : « Je cherche refuge auprès d’Allah ! Le roi se moquerait-il de moi ? Il ne m’a pas voulue aux jours de ma jeunesse, de ma richesse et de ma considération ; me voudrait-il aujourd’hui, alors que je suis vieille, aveugle et pauvre ? » Le messager transmit ses paroles. Lorsque Yûsuf sortit la semaine suivante, elle se plaça sur son passage. Il lui dit : « Le messager ne t’a-t-il pas informée ? » Elle répondit : « Je t’ai déjà dit qu’un seul regard à ton visage m’est préférable à ce monde et à tout ce qu’il renferme. » Il ordonna alors qu’on prenne soin d’elle, qu’on l’embellisse et qu’on la prépare. On la lui amena parée comme une épouse.
Yûsuf se leva, pria et invoqua Allah ; elle se tint derrière lui. Il implora le Très-Haut de lui rendre sa jeunesse, sa beauté et sa vue. Allah le fit, et elle redevint plus belle encore que le jour où elle l’avait sollicité, par honneur pour Yûsuf — paix sur lui — qui avait préservé sa chasteté face aux interdits d’Allah. Il alla alors vers elle et constata qu’elle était vierge. Il l’interrogea ; elle dit : « Ô Prophète d’Allah, mon mari était impuissant et ne s’approchait pas des femmes ; quant à toi, tu es doté d’une beauté et d’un charme indescriptibles. »
Ils vécurent dans une aisance parfaite ; chaque jour, Allah renouvelait pour eux Ses bienfaits. Elle lui donna deux fils : Ifrâthîm et Manchâ. Et c’est ce qui a été rapporté.