Il se jeta alors sur la tombe, s’y agrippa et se mit à se débattre en disant :
« Ô ma mère ! Lève la tête et vois ton fils, chargé de chaînes, entravé, garrotté, les mains liées. Ils m’ont séparé de mon père ; implore donc Allah de nous réunir dans la demeure de Sa miséricorde, car Il est le plus Miséricordieux des miséricordieux. »
Le serviteur noir qui le gardait à dos de chameau constata son absence ; il se lança à sa recherche et aperçut une silhouette blanche sur une tombe. S’approchant, il reconnut Yusuf, le bouscula du pied dans la poussière, le fit rouler à terre et le frappa violemment.
Yusuf lui dit :
« Ne fais pas cela ! Par Allah, je ne me suis ni enfui ni soustrait ; je ne faisais que passer près de la tombe de ma mère pour lui faire mes adieux, et je ne recommencerai pas ce que vous réprouvez. »
Le Noir répondit :
« Par Allah, tu es un mauvais esclave ! Tantôt tu invoques ton père, tantôt ta mère ! Pourquoi ne l’as-tu pas fait devant tes maîtres ? »
Yusuf leva alors les mains vers le ciel et dit :
« Ô Allah, s’il est un péché qui, auprès de Toi, a défiguré mon visage, je Te demande, par le droit de mes pères Abraham, Isaac et Jacob, de me pardonner et de me faire miséricorde. »
Les anges du ciel s’écrièrent, et Jibrîl descendit en disant :
« Ô Yusuf ! Baisse ta voix, tu as fait pleurer les anges du ciel ! Veux-tu que je retourne la terre et que je mette son haut en bas ? »
Il répondit :
« Patience, ô Jibrîl ; Allah est Clément et ne se hâte pas. »
Alors l’ange frappa la terre de son aile ; l’obscurité régna, la poussière s’éleva, le soleil s’obscurcit, et la caravane demeura sans que ses membres puissent se reconnaître.
Le chef de la caravane s’écria :
« Qui parmi vous a commis quelque acte ? Je voyage depuis si longtemps sans qu’un pareil fléau ne m’atteigne ! »
Le Noir dit :
« C’est moi qui ai giflé ce jeune Hébreu ; il a levé la main vers le ciel, a prononcé des paroles que j’ignore, et je suis sûr qu’il a invoqué contre nous. »
Le chef répliqua :
« Tu n’as voulu que notre perte ! Amène-le. » On amena Yusuf.
Le chef lui dit :
« Jeune homme, il t’a giflé et voilà ce qui nous est arrivé. Si tu veux te venger, venge-toi de qui tu voudras ; mais si tu pardonnes, c’est ce que nous attendons de toi. »
Yusuf répondit :
« Je lui ai pardonné, espérant qu’Allah me pardonne. »
La poussière se dissipa, le soleil reparut, et les confins de l’Orient et de l’Occident s’illuminèrent. Le marchand se mit dès lors à lui rendre visite matin et soir et à l’honorer, jusqu’à ce qu’ils parvinssent en Égypte. Là, Yusuf se baigna dans le Nil ; Allah fit disparaître la tristesse du voyage et lui rendit sa beauté. Ils entrèrent dans la ville en plein jour et sa lumière se refléta sur les murs. On le présenta en vente, et Qitfîr, ministre du roi, l’acheta, comme l’a rapporté Ibn ʿAbbâs.
On rapporte encore que ce roi ne mourut qu’après avoir cru et suivi Yusuf dans sa religion. Après sa mort, tandis que Yusuf était chargé des trésors du pays, régna Qâbûs, mécréant. Yusuf l’appela à l’Islam, mais il refusa.
« Honore son séjour », c’est-à-dire sa demeure et sa station, par une nourriture délicate et un vêtement soigné.