Il accomplit alors deux unités de prière, puis s’assit pour recevoir les gens. À ce moment-là, les retardataires vinrent à lui : ils se mirent à présenter leurs excuses et à lui prêter serment. Ils étaient un peu plus de quatre-vingts hommes. Le Messager d’Allah – qu’Allah prie sur lui et le salue – accepta d’eux ce qu’ils montraient au grand jour, leur fit prêter allégeance, implora pour eux le pardon d’Allah et remit leurs secrets à Allah.
Lorsque je me présentai, je le saluai. Il me sourit d’un sourire empreint de mécontentement, puis dit :
« Approche ! »
Je m’avançai à pas lents jusqu’à m’asseoir devant lui. Il me dit :
« Qu’est-ce qui t’a retenu ? N’avais-tu pas acheté ta monture ? »
Je répondis : « Ô Messager d’Allah, par Allah, si je m’étais trouvé devant quelqu’un d’autre que toi, parmi les gens de ce bas-monde, j’aurais pensé pouvoir me tirer de son mécontentement à l’aide d’une excuse, car j’ai reçu le don de la parole. Mais, par Allah, je sais bien que si aujourd’hui je te tiens un propos mensonger qui te satisfait à mon sujet, Allah ne tardera pas à te mettre en colère contre moi ; et si je te dis la vérité, alors même que tu t’irriteras contre moi, j’espère par cela la bonne issue auprès d’Allah. Par Allah, je n’ai aucune excuse ; par Allah, jamais je ne me suis trouvé aussi fort ni aussi à l’aise matériellement que lorsque je me suis abstenu de partir avec toi. »
Le Messager d’Allah – qu’Allah prie sur lui et le salue – dit alors :
« Quant à celui-ci, il a dit la vérité. Lève-toi, jusqu’à ce qu’Allah décide de ton sort. »
Je me levai. Des hommes de Banû Salama s’élancèrent et me suivirent, disant : « Par Allah, nous ne t’avons jamais connu coupable d’une faute avant celle-ci ! Tu as été incapable de présenter au Messager d’Allah – qu’Allah prie sur lui et le salue – l’excuse qu’ont avancée les autres retardataires ; le simple fait qu’il implore pour toi le pardon d’Allah t’aurait suffi comme effacement de ton péché ! »
Par Allah, ils ne cessèrent de me blâmer jusqu’à ce que je songe à revenir auprès du Messager d’Allah – qu’Allah prie sur lui et le salue – pour me déjuger. Je leur demandai alors : « Quelqu’un d’autre a-t-il connu la même chose que moi ? » Ils répondirent : « Oui ! Deux hommes ont tenu le même propos que toi et il leur a été dit ce qui t’a été dit. » Je dis : « Quels sont ces deux hommes ? » Ils dirent : « Murâra ibn Rabîʿa al-ʿÂmirî et Hilâl ibn Umayya al-Wâqifî. » On me mentionna donc deux hommes vertueux, présents à Badr, en qui j’avais un modèle ; je poursuivis alors mon chemin.
Le Messager d’Allah – qu’Allah prie sur lui et le salue – interdit ensuite aux musulmans de nous adresser la parole, à nous trois qui étions restés en arrière parmi ceux qui s’étaient abstenus de partir. Les gens nous évitèrent et changèrent d’attitude à notre égard, si bien que la terre elle-même me parut méconnaissable ; ce n’était plus le pays que je connaissais. Nous restâmes dans cet état pendant cinquante nuits. Quant à mes deux compagnons, ils s’affaissèrent et demeurèrent dans leurs demeures à pleurer. Pour ma part, j’étais le plus jeune et le plus robuste du groupe ; je sortais donc, assistais à la prière et tournais dans les marchés, mais personne ne m’adressait la parole.