dès qu’ils me les rappelèrent. Le Messager d’Allah ﷺ ordonna alors qu’on ne nous adresse plus la parole, à nous trois seulement, parmi tous ceux qui étaient restés en arrière. Les gens se tinrent donc à l’écart de nous — ou, dit-il, ils « changèrent d’attitude » à notre égard —, si bien que la terre elle-même m’apparut étrangère (1) ; ce n’était plus, à mes yeux, la terre que je connaissais. Nous demeurâmes ainsi cinquante nuits.
Quant à mes deux compagnons, ils s’humilièrent (2) et restèrent chez eux à pleurer. Pour ma part, j’étais le plus jeune (3) et le plus endurant ; je sortais, assistais à la prière avec les musulmans, arpentais les marchés, mais personne ne m’adressait la parole. J’allais également saluer le Messager d’Allah ﷺ lorsqu’il était assis dans son cercle après la prière, puis je me disais intérieurement : « A-t-il remué les lèvres pour me rendre le salâm ou non ? » Ensuite, je priais près de lui et lui volais (4) des regards ; quand je me concentrais sur ma prière, il me regardait, mais si je tournais la tête vers lui, il se détournait. Quand cette mise à l’écart des musulmans devint trop pesante, je me rendis jusqu’au jardin d’Abû Qatâda (5) — mon cousin et l’homme que j’aimais le plus — et j’en franchis le mur. Je le saluai ; par Allah, il ne me rendit pas le salâm. Je lui dis alors : « Ô Abû Qatâda, je t’adjure par Allah (6) : sais-tu que j’aime Allah et Son Messager ﷺ ? » Il garda le silence. Je réitérai ma demande ; il garda le silence. Je la renouvelai encore, et il finit par dire : « Allah et Son Messager savent mieux. » Mes yeux débordèrent de larmes et je m’en retournai en repassant le mur.
Tandis que je marchais dans le souk de Médine, voilà qu’un Nabatéen, venu du Shâm (7) pour vendre des vivres, s’écriait : « Qui peut m’indiquer Kaʿb ibn Mâlik ? » Les gens se mirent à me montrer du doigt ; il arriva jusqu’à moi et me remit une lettre du roi de Ghassân. J’étais alors lettré ; je la lus, et l’on y disait : « Après quoi, il nous est parvenu que ton compagnon t’a délaissé. Or Allah ne t’a pas installé dans une demeure d’humiliation ni d’abandon. Rejoins-nous ; nous te donnerons notre soutien. » Lorsque je l’eus lue, je dis : « Voilà encore une épreuve ! » Je me rendis aussitôt au four (8) et la fis brûler. Ainsi s’écoulèrent quarante des cinquante nuits