Puis, Il — exalté soit-Il — a déposé en l’homme des forces, l’appétit (1) et la volonté qui rendent son mouvement continuel et le poussent à rechercher ce qui lui est profitable et à repousser ce qui lui nuit, tantôt par ses propres moyens, tantôt avec l’aide d’autrui. Il a ainsi rendu les individus de l’espèce dépendants les uns des autres ; de là procèdent leurs interactions, puis l’oppression des uns par les autres. De cette imbrication naissent douleurs et maux, à l’instar de ceux que suscite le mélange de ses humeurs, leur concurrence et la domination de certaines sur d’autres. Les souffrances n’abandonnent jamais ce brassage et cette fusion, hormis dans la demeure de la perpétuité et du bonheur permanent, non dans la demeure de l’épreuve (2) et de l’examen.
Quiconque s’imagine donc que la sagesse voudrait que les attributs de cette autre demeure soient transférés ici se trompe. La sagesse parfaite et achevée exige, au contraire, que ce monde soit mêlé : sa santé à sa maladie, son repos à sa peine, son plaisir à sa douleur, sa vigueur à sa faiblesse, sa joie à sa tristesse. C’est une demeure d’épreuve où certaines calamités en repoussent d’autres, comme l’a dit le poète :
« Je me suis éveillé dans un pays d’afflictions ;
J’écarte un fléau par un autre. » (3)
Il a certes dit vrai ; car si tu réfléchis à la nourriture, à la boisson, à l’habit, à l’union charnelle, au repos et à tout ce qui plaît, tu verras qu’ils servent à écarter les douleurs et les calamités qui leur correspondent (4). Ne constates-tu pas qu’en mangeant tu chasses la douleur de la faim, qu’en buvant tu apaises celle de la soif, qu’en te vêtant tu repousses celle de la chaleur ou du froid ? Il en va de même pour tout le reste.